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Terug
Tant que la mer le permet

Les vendredis

Roman in het Frans · Fragment

Nantes, vendredi 27 juin 2025

Le téléphone vibra au moment où la molette mordait le verre.

Anouk ne leva pas la tête. Une coupe ne s’interrompt pas : la roulette avait commencé son trait sur la feuille bleue, avec ce crissement fin qu’elle aimait plus qu’elle ne l’aurait avoué, et elle la conduisit jusqu’au bord sans appuyer davantage, en fredonnant un air dont elle ignorait les paroles. Puis elle prit la feuille à deux mains de part et d’autre du trait et cassa d’un coup sec. Le verre se sépara net, avec un petit bruit de biscuit.

Alors seulement, elle retourna le téléphone.

« C’EST FINI. Pizza ce soir. Je choisis, tu paies, tu perds. »

Et une seconde plus tard :

« Je ne parle pas de l’oral. L’oral, je l’ai gagné. »

Anouk sourit à l’établi. L’écrit de français, deux semaines plus tôt ; l’oral, cette semaine ; et depuis le mois de mars, une adolescente qui récitait des poèmes sous la douche et commençait ses phrases du dîner par « Madame, ce texte nous interroge ». C’était fini. Elle tapa : « Fière de toi. Pas de champignons. » La réponse arriva aussitôt : « Négociable. »

Elle grugea le bord jusqu’à ce que la courbe épouse le calibre, puis leva le morceau vers la verrière. C’était un réflexe qu’elle avait partout : lever les yeux vers ce qui laisse passer le jour. Le bleu prit la lumière de la fin d’après-midi et vira presque au violet sur les bords.

Au-dessus de l’établi, elle avait punaisé les photos envoyées par Mme Ardouin : une porte vitrée à deux battants, un héron dans chacun, et en bas à droite, dans une vague, un trou de la taille d’une main d’enfant. Elle compara.

— Alors ? demanda Leïla depuis le fond de l’atelier.

— Alors il est trop clair.

Leïla était assise sur le tabouret près du four, les lunettes relevées sur la tête, et roulait sa cigarette du jour avec un soin d’horlogère. Elle n’en fumait qu’une, « pour la forme », toujours dans la cour, toujours vers six heures. Il était cinq heures et demie : elle avait donc quelque chose à dire, et elle s’accordait une demi-heure pour le faire.

— La banque a rappelé, dit-elle.

— Je sais. Le 15 septembre. Tu me l’as dit lundi, mardi et hier.

— Et je te le redirai lundi. Dix mille euros d’apport, ma grande. Sinon le monsieur te sourit, te serre la main et te raccompagne jusqu’à la porte.

Quatorze ans qu’Anouk travaillait ici, au fond de cette cour pavée de Chantenay, sous cette verrière qui fuyait à un seul endroit, au-dessus du casier des verts. Leïla avait fondé l’atelier en 1998 ; en septembre, si tout se passait bien, elle lui céderait ses parts et irait « regarder pousser les tomates des autres ». Anouk n’aimait pas le « si ».

— La commande Ardouin règle tout, reprit Leïla. Douze mille, payés à la pose. Tu poses, tu encaisses, tu signes.

— Je sais compter.

— Elle a rappelé aussi, Mme Ardouin. Elle ne veut pas que la porte quitte la maison. Sa mère l’a fait poser en 1928, elle dit que ça lui suffit comme voyage.

— Elle a quatre-vingt-trois ans, elle a droit à l’humour.

— Elle a quatre-vingt-trois ans et un chéquier. Ce qui veut dire que quelqu’un doit aller travailler là-bas. Cet été. Au Bois de la Chaise.

Anouk reprit le grugeoir. Il n’y avait plus rien à gruger.

— Pas moi.

Leïla ne demanda pas pourquoi. Elle alluma son briquet, se rappela qu’on était à l’intérieur, l’éteignit. Elle regardait Anouk avec la patience d’une femme qui avait passé trente ans à attendre que l’étain refroidisse.

— Je n’ai rien dit, dit-elle.

— Je sais. Merci.

— Je n’ai rien dit pour l’instant.

Anouk glissa le bleu dans une enveloppe, écrivit dessus « Ardouin, vague, essai 3 », et chercha son café des yeux. Il attendait depuis deux heures sur le rebord de la fenêtre, froid, évidemment. Elle le but quand même.

⁂

Zoé monta les trois étages avec deux cartons de pizza sur les avant-bras et son sac de piscine en bandoulière, et elle arriva en haut sans être essoufflée, ce qui relevait de l’insolence. Ses cheveux encore humides sentaient le chlore jusque dans l’entrée.

Le balcon avait la largeur de deux chaises et d’une caisse à vin retournée qui servait de table. Il donnait sur des toits et sur une rangée de pots où Anouk semait chaque printemps du basilic qui mourait chaque été. Cette année, il était mort en juin, un record. Zoé lui avait planté un petit écriteau : « Ci-gît. »

Elles mangèrent les pieds sur la rambarde, les cartons sur les genoux. Il y avait des champignons. Il y en avait partout.

— Négociable, dit Zoé, la bouche pleine.

— Tu as négocié avec toi-même.

— Et j’ai gagné. Bon. Les trois vérités. Tu commences, tu es la plus vieille.

C’était un jeu qu’Anouk avait inventé quand Zoé avait six ans, un soir où l’enfant refusait de raconter sa journée : chacune disait trois choses de sa semaine, dont une fausse, et l’autre devait deviner laquelle. Dix ans plus tard, elles y jouaient encore presque tous les vendredis.

Anouk compta sur ses doigts.

— Un : Leïla a fumé deux cigarettes mardi. Deux : un monsieur m’a demandé si on réparait aussi les pare-brise. Trois : j’ai coupé un bleu parfait du premier coup.

— Trois, dit Zoé sans réfléchir. Tu n’as jamais rien coupé de parfait de ta vie. Même pas une pizza.

— Il était trop clair, avoua Anouk. Et le monsieur voulait savoir si on pouvait mettre un motif sur son pare-brise. Il était très sérieux.

Zoé rit si fort qu’un pigeon quitta la gouttière d’en face. Puis elle se redressa, croisa les jambes avec une raideur de notaire et remonta sur son nez des lunettes qu’elle n’avait pas.

— Mademoiselle Marchand, dit-elle d’une voix qui venait du fond de la gorge. Hm. Hm-hm. Vous nous avez présenté ce poème comme un poème d’amour. Êtes-vous bien certaine qu’il s’agisse d’amour ?

— Il a dit ça ?

— Il a dit ça. Et après chacune de mes phrases, il a enlevé ses lunettes, il les a essuyées avec sa cravate, il les a remises. J’ai parlé dix minutes, Maman. Elles étaient plus propres en sortant qu’en entrant. Ça, au moins, je le lui ai apporté.

— Et alors, c’était de l’amour ?

Zoé reprit la voix.

— Il me semble, mademoiselle, que c’est plutôt de la mélancolie. Hm-hm.

Anouk riait à s’en tenir les côtes, et chaque fois qu’elle croyait avoir fini, Zoé refaisait le geste des lunettes, très lentement, avec un pan de son tee-shirt, et tout recommençait. Le jour baissait sur les toits ; en bas, quelqu’un sortait ses poubelles en sifflant. Anouk se dit que l’été ressemblerait à ce soir : le balcon, les pizzas trop garnies, et cette grande fille aux épaules de nageuse qu’elle n’avait qu’une semaine sur deux depuis six ans et qui, en juillet et en août, serait là presque tous les soirs.

— À toi, dit-elle. Trois vérités.

Zoé replia les jambes sous elle, attrapa une dernière part, la plia en deux et ne la mangea pas.

— Un : mon examinateur avait une cravate avec des canards dessus. Deux : j’ai fait quatre kilomètres ce matin, en crawl, sans m’arrêter.

Elle regardait la pizza.

— Trois : j’ai trouvé un travail pour l’été. Chez Papi. Au sel.

Anouk sourit, parce que c’était le jeu et qu’on souriait toujours avant de répondre.

— La trois. Tu détestes te lever tôt, tu détestes avoir chaud, et tu n’as jamais tenu un râteau de ta vie.

Zoé ne souriait pas.

— C’est la cravate, la fausse. Il avait une cravate normale. Bleu marine.

En bas, un couvercle de poubelle retomba.

— Tu plaisantes.

— Je ne plaisante pas. J’en ai parlé avec Papi au printemps, au téléphone. Il a dit qu’il manquait de bras, et moi j’en ai, des bras, et ça me fera de l’argent pour le permis, et je pourrai nager tous les jours, et je ne serai pas toute seule ici pendant que tu travailles, et…

Depuis toute petite, elle parlait vite quand elle avait honte de quelque chose, comme si les mots pouvaient passer avant qu’on les remarque.

— Ton père est au courant ? demanda Anouk.

Zoé s’arrêta net.

— Papa a dit oui.

— Quand ?

— En mai.

En mai. Anouk posa sa part de pizza sur le carton, bien au milieu, comme si l’endroit comptait. En mai, elles avaient joué aux trois vérités sur ce balcon trois vendredis au moins. Neuf phrases de Zoé, dont trois fausses. Aucune ne parlait de sel.

— Je pars lundi, dit Zoé, beaucoup plus bas. Papa m’emmène.

Anouk se leva. Elle alla remplir l’arrosoir à la cuisine, revint et arrosa lentement, pot après pot, le basilic noir et sec qui ne repousserait pas. L’eau goutta sur le balcon du dessous.

Derrière elle, Zoé ne bougeait pas. Anouk ne dit rien.

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