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Terug
La Veille du départ

Fragment

Roman in het Frans · Fragment

Paris, faubourg Saint-Antoine, mardi 10 février 2026, 21 heures

À neuf heures du soir, au milieu de sa propre fête, Romane Vasseur refaisait en cachette l'ourlet d'une autre.

Elle s'était réfugiée au fond de l'atelier, derrière le dernier portant, une jupe de taffetas vert bouteille en travers des genoux. L'ourlet de Yasmine ondulait comme une départementale, et la jupe partait jeudi chez un chorégraphe qui voyait tout. Romane défaisait les points à la pointe des ciseaux, sans bruit, avec la délicatesse de quelqu'un qui fait les poches d'un dormeur.

De l'autre côté du portant, on l'appelait. Les mannequins portaient des guirlandes en bandoulière, des gobelets traînaient sur la table de coupe, et la pluie battait la verrière si fort que la musique semblait venir de l'immeuble d'en face.

— Elle est là, dit Odile.

Odile Brassac avait soixante et un ans, des lunettes au bout d'une chaînette et le don de trouver les gens qui se cachent ; c'est ainsi qu'elle avait trouvé Romane, dix ans plus tôt, en train de recoudre une manche qu'on ne lui avait pas confiée.

— Tu pars demain et tu me reprends un ourlet.

— Il ondule.

— Je sais qu'il ondule. Elle l'aurait refait jeudi. Elle aurait appris quelque chose.

— Elle apprendra autre chose.

Odile poussa le soupir qu'elle réservait aux clientes qui changent d'avis après la coupe, et resta appuyée au portant jusqu'au dernier point. Romane se sentit surveillée comme à vingt-trois ans, et ça lui fit plus plaisir que la fête.

Quand elle revint dans la lumière, Yasmine lui tomba dessus avec un paquet de papier de soie. Dix-neuf ans, et la manie de s'excuser avant d'offrir.

— C'est rien. Enfin si. Ouvre.

C'était une pelote d'épingles de poignet en feutre rouge, sur un bracelet élastique, brodée d'un R blanc et d'un taxi jaune minuscule, avec sa lumière sur le toit. Au revers, en fil noir, le dé à coudre de l'atelier, celui qu'Odile imprimait sur tout, jusqu'aux sacs de chutes.

— Pour que tu aies des épingles sous la main, là-bas. Et qu'ils sachent d'où tu sors.

Romane la passa à son poignet et y piqua trois épingles prises au revers de sa veste. Elle sentit son nez picoter. Elle se mit à parler très vite du point de tige des roues, irréprochable.

Elle avait filmé toute la soirée, jusqu'à ce que son téléphone s'éteigne, à onze heures moins dix, au milieu d'un fou rire.

— Le Grand, filme, toi. Le mien est mort.

Thibault Carrel sortit le sien : près de deux mètres, voûté par quatorze ans de portes de coulisses. L'atelier se mit en rang devant la table de coupe et chanta, faux, la chanson de Yasmine, où « Romane » rimait avec « la douane » ; Thibault la repassa aussitôt sur l'enceinte, trois fois, pour Odile qui n'entendait jamais la fin.

Puis il monta sur une chaise. Il fallut lui tenir les jambes.

— Mesdames, messieurs, et Marc. Couture part apprendre aux Américains à fermer une robe. Ils ne savent pas. Ils ont inventé la fermeture Éclair et ils se sont arrêtés là. Elle n'a jamais rendu un costume en retard, sauf une fois, et c'était ma faute. Elle va me manquer comme un bras. Le gauche. Je bois à ses huit secondes.

Thibault but. C'était sa troisième coupe ; Romane les avait comptées, parce qu'elle comptait tout, les points, les pressions, les verres des autres. Elle était à l'eau gazeuse : la Kangoo attendait dans la cour, et à trente-trois ans on sait ce que coûte un réveil à cinq heures.

Puis il tira de sa poche son rouleau d'adhésif rouge et le brandit au-dessus des têtes. Il en collait sur tout ce qui cassait, et Yasmine récita ses victimes sur ses doigts : ses lunettes à elle ; le bras du mannequin du fond ; le rétroviseur gauche de la camionnette, depuis le scooter d'octobre.

— Ça répare tout, dit Thibault du haut de sa chaise.

Il en colla un morceau sur le bouchon de la dernière bouteille, pour qu'on ne la finisse pas sans lui.

⁂

Vers onze heures, la pluie avait molli et les pavés de la cour luisaient. Il était passé ce soir-là plus de camionnettes blanches sous le porche que de parapluies : celle du traiteur, repartie à dix heures avec ses plateaux vides ; celle de Marc Ozenne, le fournisseur de doublures, garée de travers au fond de la cour ; et la plus haute, celle de l'atelier, qui attendait l'arrière ouvert. Romane enfila son manteau, celui qu'elle s'était cousu cinq hivers plus tôt, laine noire et boutonnières à la main, et vint aider Thibault à charger la malle : les costumes d'un spectacle qu'une régisseuse attendait avant minuit dans un théâtre de Belleville. Ils la soulevèrent ensemble, comme la première fois, quand il lui avait appris qu'on charge un portant par le bas, jamais par la barre, et qu'on ne pleure pas devant un metteur en scène : on pleure dans la camionnette, après, vitres fermées.

— Qu'est-ce que je te rapporte ? dit-elle.

— Rien.

— Le Grand.

— Un aimant pour le frigo. Un petit. Aurore dit que le frigo n'en peut plus.

Elle promit le petit aimant, et pour Elsa la photo d'une vraie robe d'or, puisque Elsa, à sept ans, doutait que l'Amérique en fabrique. Il riait.

— Donne-moi les clés. Je te conduis à Belleville, tu me ramènes, je reprends ma voiture.

— Le camion me connaît.

— C'est toi que je connais.

— Le camion me connaît, Couture. Il rentre tout seul au dépôt.

Elle n'insista pas. Elle n'insistait jamais.

Sa Kangoo était garée sous la gouttière, blanche, vingt ans d'âge, avec sur l'aile avant droite la croix d'adhésif rouge qu'il avait posée en décembre sur le creux de la tôle, en guise de pansement.

— Enlève-moi ça. Je pars à New York, j'ai l'air d'une ambulance.

— Le potelet du 3 décembre, dit-il avec respect. Devant chez le fournisseur de boutons, en marche arrière. Tu as encore la photo, tu me l'as assez montrée.

Comme il ne bougeait pas, elle arracha la croix elle-même, avec un bruit de pansement, la plia en deux et la fourra dans la poche droite de son manteau. Dessous, le creux était toujours là, une ombre de la taille d'une paume.

À onze heures dix, la camionnette passa sous le porche en klaxonnant deux fois, comme tous les soirs de livraison, un coup pour la cour, un coup pour la rue. Romane leva les deux bras dans la pluie. Derrière elle, Yasmine cria « Bouge pas ! » et la photographia de dos, la guirlande au cou, les bras levés vers deux feux rouges qui disparaissaient sous le porche.

— Je la mets sur le compte de l'atelier. « Bon vent, Romane ! Broadway, à nous deux. »

Un quart d'heure plus tard, elle guida Marc Ozenne en marche arrière jusqu'au porche.

— Encore, encore… stop.

— Maisons-Alfort, par les quais, je vais dormir debout, dit-il par la vitre, en calant contre le pare-soleil un gobelet qu'il n'avait pas fini. Rapporte-moi du satin américain, qu'on rigole.

Le téléphone d'Odile vibra dans la poche de son gilet. Elle le lut à bout de bras, par-dessus ses lunettes, et l'annonça à toute la fête : « Livré. La régisseuse vous embrasse. » Puis elle prit le gobelet des mains de Romane.

— Tu pars demain. Rentre dormir.

Romane regarda par la porte ouverte les guirlandes, Yasmine qui dansait avec le mannequin au bras rafistolé, et pensa qu'il faudrait dire au revoir à chacun, et qu'elle ne saurait pas. Odile avait dit de rentrer. Elle rentra. Elle fit passer la pelote de son poignet à la poche de son manteau, pour conduire, et partit sans faire le tour.

⁂

Elle descendit vers la Seine. La pluie n'était plus qu'une poussière dans les phares, mais elle laissa les essuie-glaces en vitesse rapide : leur battement l'empêchait de penser à la valise.

Le quai de la Rapée, puis le quai de Bercy. Elle les avait faits cent fois de nuit, au retour des premières. La chaussée était large, presque vide. Devant, quelques feux arrière s'étiraient sur le goudron mouillé, rouges, garance, sang-de-bœuf, à des distances qu'elle ne mesurait pas.

Elle allait trop vite et elle le savait, comme on coud trop vite la dernière robe, quand le rideau se lève dans une heure et que la main va plus loin que la tête.

Demain soir, elle dormirait à Midtown. Après-demain, elle entrerait dans un atelier de la 38e Rue, chez une certaine Maggie Okafor dont elle ne connaissait que la voix, pour faire la robe de Rivington, la robe de sa vie. Lorraine Feld, la créatrice des costumes, avait vu sur Internet une robe à transformation de Romane et lui avait écrit trois lignes. La dernière disait : « Venez. »

Sur le siège passager, sanglé de travers, il y avait le carton du prototype : le corsage d'essai, les aimants cousus un par un. Il prendrait l'avion sur ses genoux.

Après le pont de Tolbiac, elle mit son clignotant et se rabattit sur la voie de droite, pour l'échangeur. Le carton glissa sur le siège. Elle tendit la main droite pour le retenir et baissa les yeux, deux secondes. Il y eut un bruit mat, contre la portière, pensa-t-elle ; le carton tenait encore. Elle le recala contre le dossier et garda la main posée dessus.

Quand elle releva les yeux, les feux étaient toujours là, devant, parmi d'autres, l'un plus pressé que les autres, qui s'éloignait. Elle eut le temps de penser au petit taxi brodé.

Il y eut quelque chose de sombre dans ses phares, très bas, trop tard.

Elle freina. Deux secousses, l'une derrière l'autre, et toutes les deux venaient d'en dessous, sous ses pieds, l'avant puis l'arrière, comme sur un corps, avec un bruit de ferraille qu'elle n'avait jamais entendu. Le carton tomba pour de bon.

La Kangoo glissa, se tint, s'arrêta.

Le moteur tournait. Les essuie-glaces continuaient leur aller-retour. À l'horloge du tableau de bord, il était 23 h 41.

Devant le capot, à quelques mètres, dans la lumière blanche des phares, un homme était couché sur le côté contre la bordure, les jambes repliées, un bras sous lui. Il ne bougeait pas. La pluie fine tombait sur son dos exactement comme sur le goudron.

Je l'ai tué, pensa-t-elle.

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