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Terug
Ce que nous ferons du dimanche

La chaise bancale

Roman in het Frans · Fragment

Élise avait la joue presque contre les dalles lorsque sa mère lui demanda de se relever.

— Si quelqu’un s’assied dessus, il se retrouve dans les rosiers.

— Alors on ne s’assied pas dessus.

Sous la table, Élise chercha la traverse qui bougeait. Une vis avait pris du jeu dans le bois. Elle la connaissait, cette chaise : son père avait raccourci un pied des années auparavant, puis un deuxième pour rattraper le premier. Depuis, on la réservait aux sacs à main. Ce dimanche 10 mai, quelqu’un l’avait remise parmi les autres.

La nappe descendait jusqu’à ses épaules. Au-dessus d’elle, les assiettes tintaient ; le soleil faisait une tache pâle à travers le coton lavé. Une odeur de pommes de terre chaudes arrivait de la cuisine. Il avait plu dans la nuit et la terre du jardin gardait cette fraîcheur qui remontait aux genoux. Élise se redressa avec une feuille collée au coude.

— Où est la caisse à outils ?

— À sa place, dit Étienne depuis le seuil.

Cela signifiait qu’il faudrait la chercher. Son père portait sa chemise bleue du dimanche et tenait deux bouteilles par le goulot. À soixante-neuf ans, il conservait la façon de se déplacer d’un homme qui transportait toujours une pièce fragile : les bras légèrement écartés, le regard posé un mètre devant lui. Il avait été frigoriste pendant presque toute sa vie. Les appareils cessaient de faire du bruit quand il arrivait, prétendait Marianne. Lui disait qu’ils savaient à qui ils avaient affaire.

— Je peux prendre la chaise de la cuisine, proposa Lou.

— Celle-ci sera réparée dans deux minutes.

Sa fille leva les yeux. Elle avait dix-huit ans et s’exerçait à ne pas faire de remarque chaque fois que sa mère choisissait la solution la plus longue. Elle passa derrière elle avec une carafe. Ses cheveux relevés découvraient une tache de peinture verte au bord de son oreille.

— Tu as encore dessiné sur ton lit ? demanda Élise.

— Sur du papier. Le lit était dessous.

Baptiste arriva au moment où Élise rentrait chercher un tournevis. Il embrassa leur mère, prit le plat brûlant qu’elle tenait et le posa sur un dessous-de-plat trop petit. Nadia, derrière lui, apportait des fraises dans une boîte à chaussures.

— Elles étaient moins chères avec les lacets, expliqua-t-elle.

Tout le monde rit, même Marianne, qui ne regarda pourtant pas les fraises. Élise remarqua seulement qu’elle avait mis des boucles d’oreilles. Deux petites pierres jaunes qu’elle réservait d’ordinaire aux sorties.

La maison se trouvait dans une rue tranquille de Bouchemaine, en retrait du bourg. On n’apercevait pas la Maine depuis le jardin ; il fallait descendre, dépasser les maisons, retrouver l’espace ouvert près du quai de la Noë. Mais Étienne disait toujours qu’il habitait au bord de l’eau. Pour Élise, la maison avait surtout l’odeur du garage : toile de jute, poussière de mousse, café réchauffé. Son atelier occupait l’ancienne place de la voiture depuis huit ans.

Elle retrouva le tournevis dans un tiroir de cuisine, entre un casse-noix et les bougies d’anniversaire. Quand elle revint, sa mère avait déplacé la chaise bancale contre le mur et apporté celle de la cuisine.

— Voilà, dit Marianne.

Élise resta un instant avec son outil à la main.

Le déjeuner commença comme les autres. Étienne servit trop de viande à Nadia, qui la partagea avec Baptiste sans protester. Lou demanda à son oncle s’il avait encore eu le passager qui sonnait trois arrêts trop tôt. Baptiste raconta qu’il s’était trompé de bus cette fois-là, ce qui prouvait, selon lui, un certain esprit d’exploration. Élise vérifia machinalement les verres. Marianne mangeait lentement. Elle avait laissé son tablier à l’intérieur.

Ce fut après que Baptiste eut tendu la main vers le pain qu’elle parla.

— J’ai trouvé un appartement à Angers. J’aurai les clés le premier juin.

Son fils garda le pain au-dessus de l’assiette. Élise attendit la suite : pour quelqu’un, pour l’amie d’une collègue, pour une semaine de vacances. Mais Marianne coupa un morceau de pomme de terre et le laissa au bout de sa fourchette.

— Un appartement pour quoi faire ? demanda Étienne.

Il ne paraissait pas surpris. Cela, Élise le comprit avant le reste.

— Pour y vivre, répondit sa mère.

Un insecte vint se poser sur le bord de la carafe. Lou le chassa d’un geste prudent. On entendait un enfant rire dans le jardin voisin. Élise aurait voulu que quelqu’un ferme une fenêtre, bien qu’ils fussent tous dehors.

— Vous faites des travaux ici ?

Marianne la regarda.

— Non, ma chérie.

Ce mot tendre lui donna soudain envie de se mettre en colère.

— Tu déménages ? Toute seule ?

— Oui.

Étienne posa sa serviette à côté de son assiette.

— Ta mère a besoin de prendre l’air.

— J’ai besoin d’habiter ailleurs, dit Marianne. Ce n’est pas exactement pareil.

Baptiste reposa le pain. Nadia se recula légèrement, sans quitter la table. Élise se raccrocha à un détail.

— Mais le premier juin, c’est dans trois semaines.

— Je sais.

— Tu ne peux pas nous annoncer ça comme ça, entre le plat et le dessert.

— À quel moment fallait-il le faire ?

Élise regarda son père. Il frottait avec le pouce une petite marque sur son verre. Ses ongles étaient impeccablement coupés ; il y avait toujours une trace sombre près de l’un d’eux, malgré les années de retraite.

— Papa, tu étais au courant ?

— On en a parlé.

— Je t’ai dit que je cherchais, précisa Marianne.

— On parle de beaucoup de choses.

Cette fois, elle posa sa fourchette. Élise vit l’effort qu’elle faisait pour garder les mains à plat.

— Je ne demande pas qu’on règle tout aujourd’hui. Je voulais vous l’annoncer ensemble. Je ne veux plus vivre ici avec ton père.

La phrase ne contenait rien qui permette de la détourner. Élise sentit une chaleur lui monter au visage.

— Il s’est passé quelque chose ?

— Oui, dit Marianne. Des années.

Puis elle ferma les yeux une seconde, comme si elle regrettait déjà cette réponse.

— Pardon. Ce n’est pas une façon de le dire. Il ne s’est rien passé cette semaine. Ni le mois dernier. Il n’y a personne d’autre.

— Personne n’a demandé ça, dit Baptiste.

Il regardait sa sœur. Elle baissa les yeux sur son assiette.

Le repas continua par mouvements séparés. Nadia demanda si les fraises devaient être équeutées. Lou se leva pour l’aider. Étienne voulut débarrasser alors que Baptiste n’avait pas terminé. Élise emporta le plat dans la cuisine et resta devant l’évier, les deux mains sur les poignées.

Sa mère la rejoignit.

— Pose-le, il est lourd.

— Et l’atelier ?

Elle entendit l’étroitesse de sa propre question et en eut honte. Marianne ne la lui reprocha pas.

— On ne va pas vider la maison demain. Il faudra décider ce qu’on en fait. Avec ton père.

— Tu as déjà décidé le plus important toute seule.

Marianne ôta une miette du bord de l’évier.

— Le plus important pour moi, oui.

Élise pensa aux douze chaises qu’elle devait livrer en juillet, aux rouleaux rangés contre le mur du garage, à la place vide au bout de la table. Elle ne savait pas laquelle de ces choses l’effrayait le plus. Cela la rendit injuste.

— Tu as pensé à nous ?

Sa mère resta immobile. Dans le jardin, Lou riait de quelque chose que disait Nadia.

— Tous les jours, répondit Marianne. Je vais continuer.

Elle prit le plat des mains de sa fille et le posa enfin.

Plus tard, en partant, Élise rapporta le tournevis à sa voiture. Puis elle revint le mettre dans le tiroir. La chaise bancale attendait toujours contre le mur. Elle se promit de la réparer le lendemain ; au moins, pour celle-là, elle saurait comment faire.

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