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Ne me laisse pas mourir

Chapitre 1 — La vitre

Romanzo in francese · Estratto

L’eau entra dans sa bouche avant qu’Élise ouvre les yeux.

Elle toussa, voulut se redresser et fut retenue contre le siège. La ceinture lui traversait la poitrine. Il faisait noir, sauf devant elle, où deux phares éclairaient une eau brune. Un sac en plastique passa dans le faisceau, si près qu’elle leva la main pour l’écarter.

Il était de l’autre côté du pare-brise.

Élise Varenne, ancienne infirmière, avait accompagné des blessés qui répétaient une même question sans écouter la réponse. À présent, elle comprenait pourquoi. Elle regardait ce sac et n’arrivait à penser qu’à une chose : comment était-il entré là ?

Un choc éclata sur sa gauche.

Un homme frappait la vitre du conducteur avec un morceau de métal. L’eau lui couvrait les cuisses. Il portait un pull gris, déchiré à l’épaule, et avait du sang au-dessus du sourcil.

— Détachez-vous !

Elle chercha le bouton de sa ceinture. Son pouce glissa. Elle appuya une seconde fois.

Rien.

L’homme frappa encore. Une étoile blanche s’étendit dans le verre déjà fendu. Élise eut enfin conscience du froid. Il lui serrait le ventre, lui coupait la respiration. Elle tira sur la poignée de sa portière. Celle-ci ne bougea pas.

— La ceinture ! répéta l’homme.

— Je n’y arrive pas.

Il se pencha vers elle. La lumière du tableau de bord éclaira son visage.

Elle le reconnut.

Les cheveux étaient plus courts. La joue gauche s’était creusée. Mais c’étaient les mêmes yeux, et cette petite cicatrice qui fendait la lèvre supérieure.

Raphaël Dumas.

L’homme condamné pour avoir tué Julien, son mari.

Élise recula contre la portière. Sa nuque heurta la vitre.

— Ne me touchez pas.

— Alors détachez-vous toute seule !

Il se retourna vers la fenêtre, frappa une dernière fois. Le verre céda. L’eau se précipita dans l’ouverture et le rabattit contre elle.

Élise cria, mais elle avait déjà la bouche pleine.

Raphaël se dégagea. Il prit appui sur le volant, passa la tête et les épaules dehors. Son pied glissa sur la console. Puis il disparut.

Elle resta seule.

Le plafonnier s’éteignit.

Ses doigts cherchaient toujours le même bouton. Elle tira sur la sangle, sur la boucle, sur le tissu de son manteau pris dans le mécanisme. Un bout de sa manche flottait devant elle. Il lui restait un peu d’air près du toit. Elle releva le menton.

Il était parti.

Elle avait passé six années à espérer ne plus jamais revoir cet homme et, maintenant, elle voulait qu’il revienne.

L’eau lui atteignit les lèvres.

— Ne me laisse pas mourir.

Elle ne sut pas si les mots étaient sortis.

Une main surgit par la fenêtre.

Raphaël rentra le haut du corps dans l’habitacle. Il tâtonna contre sa hanche. Élise lui agrippa le poignet, mais il la repoussa, plaqua sa paume sur sa poitrine et la força à se caler au fond du siège. La traction sur la ceinture diminua. Avec son autre main, il tira le tissu coincé, pressa la boucle.

La sangle se libéra.

Il lui saisit le bras et la ramena vers lui. Elle heurta le levier de vitesse, se cogna le genou. Puis son épaule passa dans l’ouverture. Une arête lui entailla la paume.

Elle voulut respirer.

Raphaël la poussa vers le haut.

Quelques secondes plus tard, elle creva la surface en toussant.

Des lumières jaunes s’allongeaient sur l’eau. Au-dessus d’elles, un pont. Une sirène, très loin. Elle chercha Raphaël, ne vit rien, puis sentit sa main agripper le col de son manteau.

— Là !

Un bord en pierre se trouvait à quelques mètres. Il nageait de côté, en tirant sur son vêtement. Élise tenta de l’aider. Ses chaussures semblaient pleines de plomb. Elle en perdit une.

Ils atteignirent une chaîne fixée au quai. Raphaël s’y accrocha. Il haletait si fort qu’elle crut qu’il allait lâcher. Une courte échelle descendait un peu plus loin. Il la lui désigna, incapable de parler.

Élise remonta la première. Sur le dernier barreau, son genou céda et elle s’effondra à plat ventre. Elle se retourna aussitôt.

Raphaël avait un bras passé dans l’échelle. Son autre main cherchait une prise sur la pierre.

Elle lui tendit la sienne.

Il la regarda, puis la saisit.

À deux, ils réussirent à le hisser. Il roula sur le dos, toussa, se mit sur le côté. Élise resta à genoux près de lui. Elle avait besoin de reprendre son souffle avant de pouvoir se relever.

La voiture n’était plus visible. Quelques bulles remontaient, et une lumière trouble, sous la surface, diminua jusqu’à disparaître.

— C’est vous, dit-elle.

Raphaël ferma les yeux.

— Je sais qui vous êtes aussi.

Élise regarda autour d’elle. Ils se trouvaient sur une partie basse du quai. Plus haut passaient des voitures. Une péniche était amarrée en aval. Aucun promeneur, personne qui courait vers eux. Une camionnette blanche stationnait près d’un accès, portière ouverte.

Un homme se tenait à côté.

Il regardait l’eau.

Élise leva un bras.

— Au secours !

Raphaël lui attrapa le poignet.

L’homme, près de la camionnette, tourna la tête. Il resta parfaitement immobile. Puis il se pencha à l’intérieur du véhicule et en ressortit quelque chose qu’Élise ne distingua pas.

— Il ne vient pas nous aider, dit Raphaël.

— Vous le connaissez ?

— Levez-vous.

Elle voulut le repousser. Il lui montra le bord du quai, une vingtaine de mètres plus loin. Des traces de pneus brillaient sur la pierre humide. Elles s’arrêtaient au-dessus de l’endroit où la voiture avait disparu.

L’homme de la camionnette referma sa portière sans bruit.

Il se dirigea vers eux.

Élise ramassa sa jambe sous elle et se releva. Elle n’avait plus qu’une chaussure. Le quai était glacé sous son pied nu.

Raphaël lui indiqua les marches, derrière la péniche.

— On court jusqu’en haut.

Elle n’avait aucune raison de lui faire confiance. Il avait été condamné à quatorze ans de prison pour avoir poignardé son mari. Elle avait témoigné. Elle l’avait regardé quand les jurés avaient quitté la salle.

Mais l’homme de la camionnette accélérait.

Raphaël se mit à courir. Élise le suivit, une main sur la rampe, en laissant derrière elle la chaussure qu’elle n’avait pas perdue dans l’eau.

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