Lyon, la Croix-Rousse, mardi 4 novembre 2025
À sept heures et demie, il pleuvait sur la cour depuis la veille. La gouttière qui débordait au-dessus de la porte de l’atelier tombait sur une plaque d’égout et rendait un sol dièse, toujours le même, avec l’obstination des choses qui n’ont rien d’autre à faire. Elias Varenne avait déjà bu deux cafés. Il en préparait un troisième pour Yanis, qui n’était pas là.
L’agenda de novembre était ouvert sur l’établi, entre une boîte de pointes et un marteau dont il fallait recoller le feutre. D’habitude, novembre était un mois tranquille : on rallume les chauffages, les pianos se dérèglent, les gens s’en aperçoivent vers Noël. Cette année, ils s’en apercevaient en avance. Pelletier, lundi 10. Roux, mardi 18. Chapuis, jeudi 27. Et entre eux, d’autres noms qu’il voyait une fois par an, au printemps, et qui avaient tous appelé dans la même quinzaine d’octobre en disant « dès que possible ».
La porte s’ouvrit sur un courant d’air mouillé. Yanis entra le casque à la main, les cheveux collés au front, son blouson gouttant sur les tomettes.
— Le scooter a calé à Vaulx, dit-il. Je l’ai poussé jusqu’au pont.
— Tu es en retard de quarante minutes.
— Il est lourd, chef.
Elias poussa le café vers lui. Yanis le prit à deux mains, se pencha sur l’agenda et siffla entre ses dents.
— Après votre Pleyel, Mme Teyssier. Jeudi, le docteur Mathon. Lundi, M. Pelletier. Tous vos anciens. On dirait que tout le monde s’est donné le mot.
— C’est le froid.
— Le froid, ça ne fait pas téléphoner les gens la même semaine.
Elias haussa une épaule et traversa l’atelier jusqu’au mur du fond, où le vieux piano droit disparaissait sous des cartons de feutres empilés sur son couvercle. Il l’avait acheté treize ans plus tôt pour presque rien, en s’installant, avec l’idée de le remettre en état, et il ne l’avait jamais touché qu’une minute le matin, comme on gratte la tête d’un chien en passant. Il souleva le couvercle du clavier sans déranger les cartons et posa un accord de la main droite. Ré, fa dièse, la. Le fa dièse frisa, un petit grésillement de mouche contre une vitre. Elias sourit et referma.
— Un jour, vous me direz pourquoi vous ne le réparez pas, dit Yanis.
— Il me réveille mieux que le café.
Il prit sa sacoche de cuir, vérifia du bout des doigts ce qu’il savait y trouver : la clé d’accord, les coins de feutre et de caoutchouc, le diapason, la lampe frontale, les chiffons, la pomme. Puis il décrocha son parapluie et le glissa sous son bras, fermé.
⁂
La Montée de la Grande-Côte ruisselait. L’eau descendait les marches en nappes minces, et les rares passants les montaient tête baissée. Elias grimpait sans se presser, la sacoche dans la main droite, le parapluie sous le bras gauche. Il ne l’ouvrait que pour les pianos, quand il fallait traverser une cour avec un panneau ou un clavier contre la poitrine. Pour lui-même, il n’en voyait pas l’utilité. Un homme mouillé sèche en une heure. Un piano mouillé, on en reparle dans dix ans.
L’immeuble donnait sur le boulevard, côté plateau : une haute façade nue de canuts, des fenêtres immenses, une porte à code. Sur l’étiquette « Ferrand », quelqu’un avait collé un papier : « Berthier ». Il sonna. L’interphone grésilla longuement.
— Oui ?
— Votre interphone est un mi bémol fatigué.
Un silence.
— Vous êtes l’accordeur, ou un voisin qui a des opinions ?
— L’accordeur.
La porte bourdonna.
⁂
Il n’y avait pas d’ascenseur. Elias prit l’escalier comme il prenait tous les escaliers, en comptant les marches sans le vouloir, et arriva au quatrième avec le souffle court. La porte s’ouvrit avant qu’il frappe.
Il regarda d’abord les mains, comme toujours : des doigts tachés d’encre bleue, des ongles courts, un téléphone dans la droite. Puis le reste. Une femme d’un peu plus de trente ans, un manteau rouge boutonné jusqu’au menton, des cheveux bruns frisés tenus sur la nuque par un crayon.
— Je te rappelle, disait-elle au téléphone. Oui, maman. Non, il existe. Il est sur le palier.
Elle raccrocha.
— Louise Berthier. Lou. Pardon pour le manteau, le chauffage marche quand il veut, et ce matin il ne veut pas. Attention au carton, c’est de la vaisselle. Enfin, c’était.
L’entrée était un couloir de cartons, certains fermés, d’autres béants, marqués au feutre noir d’une écriture rapide. Lou sortit de sa poche un papier plié en quatre et le lui tendit.
— La notaire m’a donné ça avec les clés.
Une écriture penchée, régulière, à l’encre bleue. « Louise, fais accorder le Pleyel par Elias Varenne, accordeur, et par personne d’autre, avant d’en faire quoi que ce soit. Son numéro est au dos. Merci. M. F. » Au dos, le numéro de l’atelier.
— Par personne d’autre, répéta Lou. Elle a souligné « personne ». C’était une cliente ?
— Non.
— Alors vous avez une réputation.
— J’ai un numéro.
Elle le fit entrer dans le salon. Il était haut comme le sont les anciens ateliers de canuts, avec des fenêtres qui montaient presque au plafond et laissaient entrer une lumière grise de pluie. Il restait une table, deux chaises, des piles de livres par terre. Et devant les fenêtres, seul au milieu du parquet, un petit piano à queue noir sur ses trois pieds, le couvercle fermé. Le vernis était usé sur le bord, à l’endroit où quelqu’un avait posé ses avant-bras pendant des années.
Sur le couvercle, il y avait une lampe de banquier, un pied de laiton et un abat-jour de verre vert.
Elias s’arrêta sur le seuil. Sa gorge se serra, d’un coup, sans raison, comme quand on rate une marche dans le noir. Il attendit que ça passe. Ça passa à moitié.
— Ça va ? demanda Lou.
— Quatre étages.
— Je les fais dix fois par jour avec des cartons. On s’habitue.
Il posa sa sacoche sur une chaise. Lou resta près de la porte, les bras croisés sur son manteau.
— Je vais être franche, dit-elle. Il vaut combien ?
— Je suis venu l’accorder.
— Et après l’avoir accordé, il vaudra combien ?
— Un peu plus.
Elle eut un petit rire par le nez, qui ressemblait à un reproche. Elias souleva la lampe à deux mains, avec plus de précaution qu’il n’en fallait, et la posa sur un carton. Il ouvrit le grand couvercle, le cala, retira le pupitre. Les cordes, les marteaux, l’odeur de feutre et de vieux bois. Un instrument entretenu, pas joué depuis des semaines. Il sortit son diapason, le frappa sur son genou, l’approcha de son oreille, et posa l’index gauche sur le la du milieu, celui par lequel on commence toujours.
La touche ne bougea pas.
Il appuya plus fort. Elle résistait, ferme, comme si on l’avait bloquée par en dessous. Pas un son. Tout autour, les autres touches s’enfonçaient normalement, et le la restait là, blanc, muet.
— Elle fait ça depuis que je suis arrivée, dit Lou. Je me suis dit que c’était votre travail.
— C’est mon travail. Mais ce n’est plus un accord. Il faut sortir le clavier.
— Ça veut dire quoi ?
— Que ce sera plus long, et que je ne vous le facturerai pas.
Il retira le couvercle du clavier, puis la longue planchette de bois qui courait devant les touches, puis les deux blocs vissés de part et d’autre. Sa main droite faisait le travail. La gauche tenait, soutenait, se plaçait où il fallait, mais l’annulaire et l’auriculaire ne se fermaient pas tout à fait sur le tournevis, et il dut s’y reprendre deux fois. En tirant, sa manche remonta. Une cicatrice pâle barrait l’intérieur de son poignet, oblique, avec de petits traits plus fins de chaque côté. Il ne la regarda pas. Il ne la regardait jamais.
Il prit le clavier à deux mains et le fit glisser vers lui d’un seul bloc, touches et mécanique ensemble, lentement, sur ses coulisses de bois. Les marteaux passèrent sous les cordes sans les toucher.
Sur le plancher du clavier, à l’endroit exact où avait reposé l’avant de la touche du la, il y avait une enveloppe crème, pliée en deux, bien à plat.
Elias ne la toucha pas tout de suite. Quelqu’un l’avait glissée là. Quelqu’un qui savait par quelle note commence un accordeur.
Il s’agenouilla et la prit. Sur le recto, la même écriture penchée, à l’encre bleue : « À mon petit Elias ».
Lou s’était approchée sans bruit. Elle regardait par-dessus son épaule.
— Elle vous connaissait ?
— Non.
Il retourna l’enveloppe. Au dos, au crayon, presque effacé : « juillet 1994 ».
Il resta à genoux devant le Pleyel ouvert, l’enveloppe dans la main droite. Sans y penser, il passa le pouce sur la cicatrice de son poignet gauche.