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La Femme du Louvre

Excerpt

Novel in French · Excerpt

Roubaix, l'Épeule, lundi 12 janvier 2026, 7 h 30

À sept heures et demie, la cafetière italienne se mit à cracher sur le gaz, et Faustine Leclercq alluma la radio pour ne plus l'entendre.

Dehors, il faisait nuit noire ; le gel avait poudré les briques d'en face. Elle partirait à vélo à moins le quart et, à moins cinq, elle serait dans sa salle, au premier étage du collège, pour rendre ses copies à la 4e B.

La pile attendait sur la table, corrigée jusqu'à la dernière : « Mon portrait du Louvre ». Ilian, le plus faible de la classe, avait choisi un roi à cheval, pour le cheval, le plus raide de l'histoire de la peinture ; mais sous les sabots, il y avait une touffe d'herbe en trois coups de crayon, vivante, presque mouillée. Faustine y avait tracé une petite flèche au crayon gris et écrit à côté : « Ça, c'est de la peinture. » Ilian comprendrait que la phrase parlait de l'herbe. Il comprenait toujours ce qu'on n'osait pas lui dire.

Sur le frigo, sous un aimant en forme de fraise, un chevalier la regardait avec ses yeux à elle, le carré dépassant du casque et, dans le sourcil, un éclair : sa cicatrice. Signé WASSIM, avec une queue de comète. Elle l'avait confisqué en octobre et n'avait pas eu le cœur de le jeter. Wassim Djebbar la dessinait dans toutes ses marges depuis septembre ; il appelait ça « Les aventures de Madame Leclercq ».

Son téléphone affichait six appels manqués de sa mère, tous pendant la douche. Elle retourna l'écran contre la table. Après la dispute de samedi, ce ne pouvait être que la suite ou les excuses, et elle n'avait la force ni de l'une ni des autres avant son café.

« … Dans la nuit, un tableau a été volé au Louvre, disait la radio. Le musée n'a pas encore précisé de quelle œuvre il s'agit. L'image que diffuse la police, une femme filmée par une caméra de surveillance, circule depuis l'aube… »

Elle versa le café et ouvrit l'article d'un pouce, la tasse dans l'autre main.

L'image avait les couleurs lavées de ces images-là, prise d'en haut, granuleuse. Une femme sur le seuil d'une salle, de trois quarts. Un masque chirurgical bleu pâle sur le bas du visage, comme on en voyait encore l'hiver dans le métro. Au-dessus, un carré châtain mi-long, sans frange, la raie sur le côté, une coiffure qu'on croisait dix fois par rame. Et le sourcil fendu par un trait blanc, net, d'un centimètre.

Faustine posa la tasse à côté de la soucoupe. Le café coula sur les copies.

Ce trait, elle le voyait chaque matin depuis vingt-sept ans, depuis une chute de vélo sur les pavés de Wattrelos. Elle écarta deux doigts sur l'écran ; les yeux de la femme se brouillèrent, le trait resta. Elle se trouvait plus ressemblante là-dessus que sur ses propres photos, où elle ne se reconnaissait jamais tout à fait : la raie, le trait blanc, tout était à sa place, comme dans la glace.

Puis elle vit le manteau.

Rouge, même lavé par la caméra, de gros boutons, un col montant. Elle se trouva debout dans l'entrée sans avoir décidé de se lever, devant la patère où pendait un seul manteau. Rouge, gros boutons, col montant. Dans la poche droite, l'étiquette des soldes, pliée en deux, le prix barré au feutre.

Elle rit, un petit rire bête, par le nez. Des manteaux rouges, la chaîne en avait plein ses portants samedi.

Elle alla quand même à la salle de bains. Dans la glace au-dessus du lavabo, une femme de trente-six ans aux cheveux encore humides la regardait : un carré châtain, la raie sur le côté, le trait blanc. Elle leva le téléphone près de son visage et plaqua sa main gauche sur le bas de sa figure, à la place du masque.

La femme de la glace ressemblait à la femme de l'image.

⁂

Elle revint dans la cuisine, éteignit la radio et refit samedi. Devant une image, elle ne savait faire que ça : remonter jusqu'à ce qui l'avait faite.

Samedi matin, dans le magasin d'une grande chaîne, au centre de Roubaix, le manteau était en solde, et sa vieille parka avait rendu l'âme avant Noël. Dans la cabine, elle s'était photographiée avec son bonnet de laine enfoncé jusqu'aux oreilles, parce qu'elle avait les cheveux sales, et avait envoyé la photo à sa mère et à Samia : « Trop rouge ? » Elle l'avait aussi postée en story. Samia avait répondu : « Garde-le. » Sa mère n'avait rien répondu, ce qui voulait dire oui.

L'après-midi, elle était passée chez Ida, sa voisine du fond de la courée, avec les courses de la semaine, le manteau neuf sur le dos et le sac du magasin à la main.

Le samedi, il y avait toujours du monde chez Ida ; ce samedi-là, il y avait tout le monde. Ida, quatre-vingt-quatorze ans, dans son fauteuil près du poêle, sa Mercedes à portée de main : son déambulateur. Josiane, l'aide à domicile, qui rangeait le placard en racontant ses autres dames, dont une de quatre-vingt-dix ans qui s'endormait devant la messe à la télévision et se réveillait en demandant si c'était la guerre. M. Lambrecht, le voisin du rez-de-chaussée de Faustine, venu rapporter un plat à gratin et qui ne repartait pas. Audrey, la coiffeuse, qui faisait les boucles d'Ida chaque samedi à deux heures et, un samedi sur six, rafraîchissait aussi le carré de Faustine. Mme Vandewalle, qui arrivait à l'épaule de tout le monde, et sa petite-fille Maëlle, une basketteuse de dix-neuf ans qui rentrait la tête sous la suspension.

— C'est pour les pompiers ? avait demandé M. Lambrecht.

— C'est pour qu'on me voie traverser.

— Ça, on te verra, avait dit Josiane.

Ida avait frotté le revers entre deux doigts tordus et décrété que c'était de la laine, un peu, et qu'un peu, c'était déjà ça. Mme Vandewalle avait demandé le prix et l'avait trouvé honnête, pour du rouge.

Quelqu'un avait demandé si elle l'étrennait le lendemain, et Faustine avait répondu depuis la porte, en boutonnant le manteau, à toute la cuisine :

— Demain, Bruges, toute la journée, avec ma mère et ma tante.

Maëlle s'était cogné le front à la suspension, personne n'écoutait personne, et c'était le meilleur moment de sa semaine.

Le soir, sa mère avait appelé pour l'heure du départ. Faustine avait dit qu'il faudrait rentrer pour seize heures, à cause des copies ; il y avait eu un silence, puis tout le reste, la vie seule, le dimanche gâché, la table que tante Sylvie avait réservée. À neuf heures, un message : « Vas-y, à tes copies. Sylvie est d'accord, on annule. »

Dimanche matin, elle avait écrit à Samia : « Bruges annulé, je corrige toute la journée. » Elle avait corrigé de trois heures à onze heures du soir, à cette table, sans sortir. Personne n'avait sonné. Sa mère avait rappelé ; elle n'avait pas décroché. Personne au monde ne pouvait dire où elle était hier.

Dans l'entrée, au-dessus du vide-poche aux clés, pendait un petit tableau qu'elle ne voyait plus à force de passer devant : sa copie, une jeune femme en noir à grand col de dentelle, peinte à vingt-trois ans. La seule à s'être jamais arrêtée devant, c'était Ida, le jour des trente-six ans de Faustine, essoufflée par les deux étages qu'elle montait pour la première fois, une tarte au sucre dans les mains.

⁂

À sept heures quarante et une, le téléphone vibra. Samia : trois captures d'écran, qu'elle tenait d'une surveillante qui suivait la moitié du collège. Kenza Mansouri, 4e B, quatorze ans et cent fois plus d'abonnés que sa professeure, avait posté l'image avec, en travers, « c la prof d'arts pla mdrrr ». Un compte inconnu l'avait encadrée de flammes : « LA DAROUNE DU LOUVRE ». Une conversation de groupe finissait sur des têtes qui pleuraient de rire et sur son prénom, que les élèves n'étaient pas censés connaître. Puis Samia : « C'est quoi ce délire ??? »

Faustine écrivit « Ce n'est pas » et effaça.

Au bas de l'article, la préfecture de police confirmait rechercher cette femme et ouvrait un numéro pour les témoins. L'œuvre volée était un petit panneau flamand, Portrait de femme à l'œillet, école d'Anvers, vers 1630.

Elle leva les yeux vers l'entrée. Par la porte ouverte, au-dessus des clés, la dame la regardait : le col de dentelle, l'œillet rouge entre deux doigts, le regard qui attend. Trois mois de matinées. Sa copie.

Ses élèves l'avaient reconnue au trait blanc du sourcil et au carré. Le manteau, ils ne l'avaient jamais vu ; il n'y avait qu'elle pour le reconnaître, et sa mère, et Samia, qui avaient reçu « Trop rouge ? ». Eux voyaient leur prof. Elle voyait son manteau de samedi sur le seuil d'une salle du Louvre, à une heure où, d'après la radio, elle dormait à deux cents kilomètres de là.

À sept heures quarante-sept, elle rappela sa mère et tomba sur la messagerie. Il fallait appeler ce numéro elle-même et dire… Dire quoi ? Que c'étaient son visage, son manteau, son tableau, et qu'elle n'avait rien fait ? Ses doigts tremblaient assez pour qu'elle se trompe deux fois de lien.

À sept heures cinquante-deux, deux voitures de police tournèrent au coin de la rue, gyrophares éteints, et se garèrent en bas de chez elle avec la lenteur de gens qui savent qu'on ne leur prendra pas la place. Sur le trottoir d'en face, sous les réverbères, des élèves montaient vers le collège, la buée devant la bouche. Deux s'arrêtèrent.

L'interphone n'avait pas encore sonné.

Elle avait moins d'une minute.

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