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Celui qui portait mon nom

Excerto

Romance em francês · Excerto

Près de Mons-en-Pévèle, puis Lille, lundi 17 novembre 2025

Les deux voisins s'étaient postés chacun de son côté de la haie, à la distance exacte où l'on entend l'autre sans avoir l'air de l'écouter. L'homme tenait ses mains dans son dos, comme au comice agricole. La femme avait gardé ses bottes de jardin et un labrador qui, lui, saluait tout le monde. Entre eux, la charmille courait le long du champ, brune, à moitié déshabillée par novembre, et c'était elle l'accusée : quarante centimètres, selon l'un, qu'elle avait pris chez lui ; quarante centimètres, selon l'autre, qu'on voulait lui voler.

Plus loin, la colline de Mons-en-Pévèle faisait une bosse modeste sous le ciel blanc ; autour, des tas de betteraves attendaient le camion au bout des rangs. Raphaël aimait ce pays pour sa patience. Rien n'y dépassait.

Il mesura une troisième fois, devant eux, sans se presser. Le résultat ne changerait pas ; mais les gens qui se disputent depuis six ans ne croient qu'à ce qu'ils voient refaire. Il annonçait chaque point à voix haute, du ton qu'on prend pour lire une liste de courses. L'homme hochait la tête au mauvais moment.

— Et alors ? dit l'homme, à personne.

— Alors j'aimerais regarder sous le lierre.

Au coin du champ, le lierre avait mangé le pied d'un vieux poteau. Raphaël s'agenouilla dans la terre mouillée et gratta avec le manche de sa massette. Dessous apparut la tête d'une borne verdie, plantée là bien avant la naissance des deux voisins.

— C'est quoi, ça ? dit la femme.

— Votre limite. Celle de vos grands-parents. Personne ne l'avait jamais retrouvée ?

Personne. Il se releva et fit ce qu'il préférait dans son métier : il leur montra. Il tendit le ruban entre la vieille borne et celle de l'autre bout, déterrée le matin dans un fossé. La ligne entrait dans la haie et en ressortait plus loin. La charmille avait poussé comme on vit, un peu de travers.

— Elle a tort pour vous deux, dit-il. Elle vous a pris un bout chacun. Elle n'a jamais choisi son camp.

L'homme regarda la haie, puis la femme, puis la haie. La femme regarda son labrador, qui levait la patte contre la charmille avec une parfaite impartialité. Et ils rirent ensemble, une seconde, du même rire bref, avant de se rappeler qu'ils ne se parlaient pas.

— Ça se signe où ? demanda l'homme.

— Ce n'est pas moi qui signe. Bruno signera le procès-verbal. Moi, je prépare.

Il planta la borne neuve à l'endroit où la haie avait le plus triché, comme son père le lui avait appris : on tasse avec le pied, puis avec la main, et on ne dit rien tant que ça bouge. Elle ne bougeait pas. Il chargea sa vieille voiture avant la nuit.

⁂

Le lundi soir, le supermarché du bas de la rue ressemblait à une salle d'attente. Raphaël y faisait ses courses pour la semaine, pour un. La liste tenait dans sa tête : le lait, le pain de mie, les pâtes, deux steaks, des pommes, la bière du vendredi. Et les croquettes de Chef, parce que M. Debruyne, son voisin de palier, était parti chez sa fille jusqu'à jeudi.

Une seule caisse ouverte, tenue par une stagiaire au badge de travers, et une file de gens qui avaient tous un endroit où être. Elle s'appliquait trop : le paquet de pâtes de Raphaël glissa sous la barre sans avoir été compté.

— Vous avez oublié les pâtes, dit-il.

Elle le regarda comme s'il venait de lui rapporter son porte-monnaie.

Il tendit sa carte. Le terminal réfléchit et émit un bip court. La stagiaire la repassa, puis une troisième fois, lentement, en appuyant dessus avec le pouce, au cas où le problème viendrait d'un manque de conviction.

— Refusée. Je suis désolée.

— Il y a de l'argent dessus.

— Je sais. Enfin, je ne sais pas. Elle est refusée.

Il sortit son téléphone. Au dos de chaque carte, on imprime un numéro pour ce type de soirée, et Raphaël faisait partie des gens qui pensent qu'un numéro imprimé est là pour servir. Toute la file l'entendit composer.

Une voix de vingt ans lui demanda sa date de naissance.

— Le 14 mars 1984.

Il entendit taper.

— Monsieur, je vois que le titulaire du compte est décédé.

— C'est moi, le titulaire.

— Oui, monsieur.

Un clavier, encore, quelque part.

— Toutes mes condoléances, monsieur.

Raphaël la remercia, ce qui était idiot. La stagiaire ne scannait plus. Sur le tapis qui avançait toujours, la bouteille de lait vint buter contre la barre et y resta, toute seule.

— Je vais payer en liquide, dit-il. Ce que je peux.

Il fit le tri devant tout le monde, sans hâte, puisque la hâte n'aurait rien changé au total. Les croquettes de Chef d'abord, le lait, le pain de mie, les pâtes, qui avaient failli ne pas exister. Il reposa les steaks, puis la bière, avec un regret discret pour vendredi.

Dehors, il pleuvait un peu. En lui rendant la monnaie, la stagiaire regarda la porte vitrée et fit la grimace.

— Vous prenez le bus ? demanda Raphaël.

— Oui. Mon parapluie est resté chez ma mère.

Il avait le sien sous le bras. Il le posa sur le comptoir, entre les pièces et le ticket.

— Prenez-le, il est presque neuf, je ne m'en suis presque pas servi.

— Je ne peux pas, monsieur.

— Si. Moi, j'habite à côté.

Il prit son sac et sortit avant qu'elle trouve une meilleure raison de refuser.

⁂

L'appartement était au deuxième étage d'une maison de briques de Fives, du côté de la voie ferrée. Deux pièces rangées comme un plan : une table, deux chaises, dont une qui ne servait jamais, un canapé et, au mur, encadré, un vieux plan cadastral acheté dans une brocante, avec ses parcelles numérotées à la plume et des chemins qui n'existaient plus.

Il traversa le palier avec les croquettes. Chef attendait derrière la porte de M. Debruyne, assis, le reproche dans les moustaches. Raphaël le nourrit, changea l'eau et lui raconta sa journée en deux phrases, ce qu'il ne faisait avec personne d'autre.

Une assiette, un verre. Il mangea debout et rappela. Cette fois, il demanda une responsable et l'obtint, ce qui l'étonna davantage que le reste. Elle avait la voix de quelqu'un qui terminait sa journée avec lui.

— Monsieur Morin, je n'ai pas de procédure pour un client qui appelle. Le décès est enregistré. Le compte a été bloqué automatiquement.

— Je suis en train de vous parler.

— Je l'entends bien, monsieur.

— Enregistré par qui ?

Il l'entendit relire.

— Le décès a été déclaré à Bayonne. Le 27 octobre.

Il regarda le calendrier punaisé près du frigo. Le 27 octobre, il était dans un champ de Templeuve, à poser des repères. Il avait mangé un sandwich au thon dans sa voiture. Aucun jour de sa vie ne lui avait paru si net que celui-là, depuis qu'on le lui avait retiré.

— Il y a une erreur. Je n'ai jamais mis les pieds à Bay…

Il s'arrêta. De l'autre côté du palier, Chef miaula pour rien. Au bout du fil, la responsable attendait la fin de la phrase.

Il y était allé une fois, à Bayonne. En juillet 2013.

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