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Ne raccroche pas

Fragment

Powieść po francusku · Fragment

Ixelles, nuit du lundi 12 au mardi 13 janvier 2026, 0 h 52

À une heure moins huit, Inès était déjà derrière la vitre de la régie, le casque autour du cou, et elle écrivait le thème de la nuit sur son petit tableau blanc en tirant un bout de langue, comme chaque fois qu'il fallait tenir les capitales droites. Elle le retourna contre le verre.

« THÈME : LA QUESTION D'UN ENFANT À LAQUELLE VOUS N'AVEZ PAS SU RÉPONDRE »

Victor leva le pouce et posa sur la table son gobelet de chocolat. Après deux heures, la machine du couloir ne donnait plus de café, seulement ce chocolat qui sentait le carton chaud ; il avait fini par le prendre dès son arrivée, pour ne pas changer de boisson au milieu de la nuit. Il accrocha son manteau bleu marine à la patère, posa son téléphone écran contre la table, à gauche, et vérifia du bout de deux doigts le cache de plastique transparent, à droite. Dessous, il y avait le bouton rouge.

Le différé de la station était réglé sur sept secondes. Tout ce qui se disait ici arrivait dans les postes sept secondes plus tard, et le bouton rouge pouvait jeter ces secondes-là avant qu'elles sortent. En huit ans, Victor avait relevé le cache deux fois. En 2019, pour une insulte. En 2023, pour un homme qui avait commencé à donner l'adresse de son ex-compagne.

Derrière lui, la fenêtre donnait sur les toits d'Ixelles, des cheminées, une antenne tordue, le noir.

Le voyant ANTENNE s'alluma à une heure pile. Victor laissa passer le jingle, approcha la bouche de la bonnette et descendit sa voix d'un étage.

— Il est une heure. Tu es sur « Ceux qui ne dorment pas ». Ici, il est trop tard pour les manières, alors on se tutoie. Cette nuit, je te demande la question qu'un enfant t'a posée et à laquelle tu n'as pas su répondre. Prends ton temps. Nous, on a la nuit.

Hors antenne, Victor parlait vite, coupait les mots par le milieu et finissait les phrases des autres avant qu'ils les aient commencées. Max prenait son temps. Max posait chaque mot comme on pose une tasse trop pleine. Des auditeurs lui écrivaient que sa voix les endormait, et à cette heure-là, c'était le plus beau compliment du métier.

À une heure cinq, Roger appela, comme toutes les nuits depuis la mort de sa femme.

— Météo du balcon. Un héron sur la péniche, celle qui ne bouge plus depuis Noël. Il ne bouge pas non plus. Soit il dort, soit il est empaillé. Je vous redis à deux heures.

— Et la chanson, Roger ?

— Quatre sur dix. Le chanteur a l'air d'avoir faim.

Roger avait soixante-treize ans, un balcon au sixième étage au-dessus du canal, à Anderlecht, et quarante ans de boucherie dans les mains. Chaque hiver, il demandait ce que voulait dire la phrase de la fin de l'émission. « Quel escalier, Max ? » Et Max répondait : « Un escalier, Roger. »

Le premier appel sur le thème vint d'un père dont la fille, six ans, avait demandé dans son bain si Dieu avait un téléphone. Il n'avait rien trouvé, alors il avait dit : « Demande à ta mère. » Il lui inventa une vie : un pavillon à Evere, une voiture de société lavée le samedi matin, une femme qui dormait du côté de la porte et qui, elle, savait toujours quoi répondre.

⁂

Vers une heure et demie, la fiche qu'Inès venait de remplir apparut sur l'écran de Victor : « MICHEL — LAEKEN — RIEN, JUSTE PARLER ».

— Bonsoir, Michel.

— Bonsoir. Ça va, hein. Ça va.

Il l'avait dit trop vite, et deux fois, comme on referme une porte avant qu'on voie l'intérieur.

— Tu appelles pour le thème ?

— Non. Je voulais dire bonsoir à quelqu'un. Avant.

Le mot resta seul sur la ligne. Michel ne dit pas avant quoi. Derrière sa voix, Victor entendit une pièce sans télévision, sans personne, un frigo qui ronronnait.

— Michel. Ne raccroche pas. On passe une chanson et je suis là.

Il leva la main vers la vitre, deux doigts, puis un rond avec le pouce et l'index : la chanson à l'antenne, Michel hors antenne. Inès avait déjà la main sur la console.

Hors antenne — 1 h 34

— Tu es toujours là ?

— Oui.

— Qu'est-ce que tu vois, de ta fenêtre ?

Un temps. Un bruit de rideau qu'on écarte.

— Un parking. Une grue, plus loin, avec sa petite lumière rouge en haut. Et un renard. Il traverse le parking. Il se fout de moi, le renard.

— Tu as mangé quoi, ce soir ?

— Rien. Si. Des biscottes.

— Combien ?

Michel fit un petit bruit qui ressemblait à un rire.

— Trois. Vous êtes bizarre, vous.

— Tu vouvoies un type qui te demande combien de biscottes. Michel, demain, à huit heures, tu appelles qui ?

— Personne.

— Si tu devais appeler quelqu'un.

Le frigo. Le rideau qui retombe.

— Ma sœur. Elle part travailler à huit heures et demie.

— Alors tu l'appelles à huit heures. Et d'ici là, si la nuit est trop longue, il y a le 107. Télé-Accueil. C'est gratuit, ils répondent jour et nuit, et ils ne te demanderont pas combien de biscottes. Tu l'écris ?

— Je l'écris.

— Répète.

— Un, zéro, sept. Et ma sœur à huit heures.

Sur la vitre, Inès avait plaqué son tableau : « IL EST TOUJOURS LÀ ? » Victor leva le pouce sans la regarder.

— Et le renard ?

— Parti. Il reste la grue.

— Elle, elle ne part jamais. Tu peux compter sur elle.

La chanson finissait. Michel promit encore, la sœur, huit heures, puis il raccrocha, si doucement que Victor n'entendit pas le clic. Victor attendit la dernière note et rouvrit son micro de la même voix exactement, lente, grave, sans un pli. C'était aussi ça, le travail : que personne, dans les cuisines et dans les voitures, n'entende qu'un homme venait de passer quatre minutes au bord de quelque chose.

⁂

À deux heures douze, la fiche s'afficha : « ANNA — SCHAERBEEK — QUESTION DE SON FILS ».

À l'antenne — 2 h 12

— Bonsoir. Tu es sur « Ceux qui ne dorment pas ». Qui est là ?

— Anna. De Schaerbeek.

(Deux secondes.)

Il sut avant la fin du deuxième mot. Elle avait pris un peu d'air par le nez avant de dire d'où elle appelait, vite, pour se donner de l'élan, et elle faisait déjà ça à trois ans, chez le docteur, quand c'était lui qui parlait pour elle. Anna, c'était son deuxième prénom. Joséphine Anna Dewit. Jo. Sa sœur, à qui il n'avait pas adressé la parole depuis onze ans.

— Bonsoir, Anna. Tu nous appelles d'où, à cette heure-ci ?

— Du travail. Je commence la nuit. Je finis quand vous vous levez.

Derrière elle tournait une machine, un ronronnement lourd et régulier. Victor savait laquelle. Il ne l'avait jamais vue.

— Et le thème t'a fait quelque chose.

— Mon fils m'a posé une question, au souper. Il a dix ans. Il m'a demandé pourquoi il n'avait jamais vu son oncle.

(Derrière la vitre, Inès lève les yeux de son écran.)

Victor posa la main droite à plat sur la table, à côté du cache de plastique. Il ne la bougea plus.

— Tu lui as répondu quoi ?

— Parce que ton oncle raconte trop bien les histoires.

— Et lui ?

— Il a dit : « Ça, c'est pas une réponse, c'est une phrase. » Puis il a fini ses pâtes et il est allé se brosser les dents sans que je le lui dise. Chez lui, c'est mauvais signe.

— Il a raison, ton fils.

— Je sais qu'il a raison. C'est pour ça que j'appelle un inconnu à deux heures du matin au lieu de lui répondre à lui.

(Quatre secondes. La machine, derrière elle.)

— Pardon. Je vous embête. Je vais vous laisser, vous avez sûrement des gens qui…

— Ne raccroche pas.

Il l'avait dit plus vite que Max ne disait jamais rien. Inès le regardait.

— Il est comment, ce garçon ?

Elle resta. Elle raconta un garçon qui posait des questions comme un douanier, qui dormait mal, qui voulait savoir pourquoi les pigeons ne tombaient pas des toits quand ils dormaient. Il apprenait son neveu par la radio, au milieu de la nuit, avec sept secondes de retard sur lui-même.

— Ce que je ne sais pas faire, dit-elle, c'est l'un ou l'autre. Je ne sais pas mentir à un enfant de dix ans. Et je ne sais pas non plus lui dire la vérité.

— Laquelle des deux te fait le plus peur ?

(Six secondes.)

Il l'entendit compter, très bas, sous le bruit de la machine. Elle comptait déjà comme ça, petite, avant de sauter du muret de la cour.

— La vérité. Parce qu'après, elle est à lui. Il en fait ce qu'il veut.

— Il est grand ?

— Il m'arrive à l'épaule. Il se met sur la pointe des pieds quand il croit que je ne regarde pas.

Elle parla encore de l'école, des tartines qu'il ne mangeait pas, de rien, et sa voix redescendit. Une minuterie sonna au loin, un bip court.

— J'ai des choses à faire. Merci, Max.

(Elle raccroche.)

Fin de l'appel — 2 h 21. Neuf minutes.

⁂

Sur la vitre, le tableau disait : « ÇA VA ? »

Victor hocha la tête. Il venait de garder sa sœur au bout du fil avec les mots qu'il donnait aux inconnus. Elle ne savait pas à qui elle parlait. Lui le savait, et il n'avait pas raccroché.

Il prit la ligne suivante. Yannick, de Jette, avec ses jumeaux en haut-parleur, qui avaient avancé d'eux-mêmes le biberon de trois heures.

— Ils se calment avec ta voix, Max. Pas avec la mienne. Je ne sais pas comment le prendre.

— Prends-le comme une pause. Et raconte-moi ta question.

Sa voix était parfaite. Il l'entendait dans le retour du casque, lente, grave, sans un tremblement. Sous la table, sa main gauche serrait son genou à en froisser la toile du pantalon.

Sur son écran, la fiche d'Anna n'avait pas encore disparu. Sous le prénom et la commune, il y avait un numéro : elle ne l'avait pas masqué. Victor ne l'avait pas lu exprès. En lançant la chanson suivante, il s'aperçut qu'il le savait déjà par cœur.

À deux heures trente et une, l'écran de son téléphone, retourné contre la table, dessina sur le bois un mince trait de lumière. Il le souleva d'un doigt. Un SMS de sa mère, à Jambes, qui ne dormait plus la nuit, elle non plus.

« Fais attention. »

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