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Tous les lundis à neuf heures

Chapitre 1 Le monsieur du lundi

Novela en francés · Fragmento

Paris, lundi 23 février 2026

La boîte disait « NE PAS OUVRIR », au feutre noir, en capitales soulignées deux fois. Élise l’ouvrit.

C’était son travail. Tout ce qui arrivait au service des objets trouvés de la préfecture de police, rue des Morillons, devait être décrit, inventorié, enregistré, et une boîte oubliée dans un hôtel ne faisait pas exception parce qu’elle avait du caractère. Élise coupa l’adhésif, souleva le couvercle, et trouva une seconde boîte, plus petite, sur laquelle quelqu’un avait écrit : « VRAIMENT ».

— Bintou, dit-elle. Viens voir.

Bintou arriva en tenant son café à deux mains, parce que le lundi à 8 h 50 le chauffage n’avait jamais compris qu’on avait besoin de lui.

— Ouvre.

— Je prends un temps. Par respect pour la personne.

Dans la deuxième boîte, enveloppée de papier de soie, il y avait une dent de lait, et une carte : « Pour Hugo, quand il sera grand. Ne la perds pas, toi. »

Bintou posa son café.

— Oh non.

— Oh si. Quelqu’un a perdu la boîte où il gardait la dent qu’il ne fallait pas perdre.

Élise referma les deux couvercles dans le bon ordre, colla l’étiquette et sortit de son tiroir un cahier bleu à spirale. Sous la date, elle écrivit : « Une dent de lait dans deux boîtes. La deuxième dit VRAIMENT. »

C’était le registre des merveilles. Personne ne le lui avait demandé et personne, à part Bintou, ne savait qu’il existait. En neuf ans, il avait reçu une jambe de bois, un gâteau de mariage entier dont seul le marié en sucre manquait, et une lettre de démission jamais remise, qu’Élise avait relue plusieurs fois en se demandant si l’homme était resté, finalement, et s’il était heureux.

— Tu ne mets jamais de parapluie, dit Bintou.

— On ne prend plus les parapluies.

— Justement. Le dernier, c’était une merveille.

C’était une vieille plaisanterie, et elle les fit rire quand même.

Il n’y avait pas de guichet. Il n’y en avait plus. Les gens qui avaient perdu quelque chose remplissaient une déclaration en ligne ; chaque jour, des correspondances automatiques la rapprochaient des objets enregistrés ; quand l’objet était là, on écrivait au propriétaire, il réglait onze euros de frais de garde, et l’objet repartait par la poste. Personne ne venait. Personne ne sonnait.

Sauf le lundi.

À 8 h 58, Bintou regarda l’heure, puis Élise, avec une innocence de mère de trois adolescents.

— Va. Ton fiancé du lundi.

— Il a soixante et onze ans.

— Tu vois. Tu retiens tout ce qui le concerne. C’est mauvais signe.

Élise prit son manteau, descendit, et ouvrit la porte sur la rue des Morillons à 9 heures précises.

Personne.

Un homme passait avec un chien qui avait l’air de le promener. Le froid entrait dans les manches.

Depuis un an, chaque lundi, il était là. La première fois, c’était le 17 février de l’année dernière, vers midi : un vieux monsieur en pardessus et en cravate sonnait à une porte derrière laquelle il n’y avait plus de guichet depuis longtemps, avec la patience d’un homme qui avait connu le monde où l’on vous ouvrait. Élise était descendue parce que personne d’autre ne bougeait. Il avait perdu un carnet le matin même, sur la ligne 6.

— Il faut le déclarer en ligne, monsieur.

— Je n’ai pas d’ordinateur, mademoiselle. J’ai des livres.

Elle aurait dû lui donner l’adresse de l’accueil du quai de Gesvres, où l’on aidait les gens dans leurs démarches, et refermer la porte. Elle avait sorti son téléphone. Ils avaient rempli la déclaration sur le trottoir, lui dictant, elle tapant avec ses pouces gelés : carnet à couverture de toile rouge, élastique noir, environ cent vingt pages, première page manuscrite. Faute d’adresse électronique, ils avaient mis celle de son fils, au Canada. Anselme Roussel.

Le lundi suivant, à 9 heures, il avait sonné.

— Toujours rien, mademoiselle ?

— Toujours rien, monsieur Roussel.

— Alors à lundi.

Et il était reparti, droit, comme on quitte un bureau où l’on a obtenu exactement ce qu’on était venu chercher. Il était revenu tous les lundis. Une cravate bordeaux, une verte à petits pois, une grise pour la pluie. Élise n’en avait parlé qu’à Bintou. Ce n’était pas interdit, puisque personne n’avait imaginé que quelqu’un le ferait.

À 9 h 10, elle referma la porte.

Elle remonta, s’assit devant son écran, et constata qu’elle était inquiète. Puis qu’elle était inquiète d’être inquiète. Un homme de soixante et onze ans avait le droit de rester chez lui un lundi. Il avait le droit d’avoir un rhume, un dentiste, une autre vie.

— Alors ? demanda Bintou.

— Il n’est pas venu.

— Il a peut-être trouvé mieux.

— Mieux que quoi ?

Bintou retourna à ses enregistrements avec une discrétion si appuyée qu’on l’entendait.

⁂

On sonna à 15 h 20.

Élise descendit en se répétant qu’elle ne descendait pas pour lui, puisque ce n’était pas l’heure. Sur le trottoir se tenait un homme qui n’avait pas tout à fait quarante ans, en parka, une écharpe enroulée trois fois autour du cou, avec le sourire de quelqu’un qui a répété ce qu’il va dire et vient de l’oublier. Il tenait à la main un carnet rouge.

— Bonjour. C’est ici, les objets trouvés ? Il n’y a rien d’écrit. J’ai fait le tour deux fois.

— C’est ici.

— Malik Haddad, conducteur sur la 6. J’ai trouvé ça samedi dans ma rame, coincé derrière un siège. Il avait dû glisser là il y a longtemps, la couverture avait pris la forme du siège. Normalement je devais le remettre à un agent de chez nous, je sais. Mais j’ai lu la première page.

Il ouvrit le carnet avec précaution, comme on soulève le couvercle d’une casserole chez quelqu’un d’autre, et le tourna vers elle. À l’encre, d’une petite écriture penchée :

> Si vous trouvez ce carnet, je vous en prie, rapportez-le. Il n’a de valeur que pour moi. A. R.

— Je vous en prie, répéta Malik. Moi, quand on me dit je vous en prie, je rapporte. Je ne fais pas confiance aux intermédiaires.

— Les agents de la RATP ne sont pas des intermédiaires. C’est la procédure.

— Vous êtes au guichet ?

— Il n’y a pas de guichet, monsieur.

— Alors vous êtes quoi ?

— La personne qui est descendue.

Il hocha la tête, comme si c’était une fonction officielle et qu’il la trouvait bien choisie. Élise regardait le carnet. Toile rouge, coins usés, élastique noir. Dans la couverture, on devinait une feuille pliée, collée. Elle n’alla pas plus loin.

— Vous avez lu le reste ?

— Non. Je ne suis pas une concierge. J’ai juste regardé s’il y avait une adresse. Il n’y en a pas. Vous allez le retrouver, le monsieur ?

— Je ne peux rien vous dire sur un propriétaire.

— Donc il y a un propriétaire, et c’est un monsieur.

Elle ne répondit pas, ce qui était une réponse, et il eut la délicatesse de ne pas sourire. Elle lui expliqua qu’il n’était pas obligé de donner son nom, seulement le lieu, le jour et l’heure de la découverte ; il donna son nom quand même, l’épela, « deux d, deux fois », et précisa la station, l’heure, le siège. Elle monta enregistrer le carnet, redescendit avec le récépissé. Il attendait au même endroit et lut le récépissé comme un diplôme.

— Bonne journée, mademoiselle de la porte.

Il s’éloigna vers Convention. Élise remonta, plus lentement qu’il ne fallait.

Elle ouvrit la déclaration d’Anselme Roussel : tout correspondait. Le rapprochement se ferait tout seul, à la prochaine correspondance automatique, et un courriel partirait vers Montréal. Elle rangea le carnet à sa place, avec son étiquette, comme n’importe quel objet de moins de cent euros.

À 17 heures, les téléphones se turent. Bintou partit en lui disant de ne pas faire de bêtises, sans préciser lesquelles.

Élise relut la déclaration, ligne par ligne. « Date de la perte : lundi 17 février 2025. Heure : vers 9 h. Lieu : ligne 6. »

Vers 9 h. Un lundi.

Pendant un an, il était venu chaque lundi à l’heure exacte où il l’avait perdu.

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