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Paris–Marseille, sans arrêt

Fragmento

Novela en francés · Fragmento

6 h 58 — Paris, gare de Lyon, Hall 1 — départ dans neuf minutes

— Il s'arrête où, le train ?

La question montait du quai, à hauteur de valise. Nora Castel avait les deux mains sous la poignée d'une valise grise qui pesait le poids d'un déménagement, et dans le vestibule de la voiture 16 une jeune femme tirait de l'autre côté en disant pardon à chaque centimètre. La petite fille attendait la réponse, la tête renversée, une main sur le guidon d'une trottinette rose.

Six ans, à peu près. Un T-shirt jaune où un renard souriait de toutes ses dents, un short en jean, des baskets roses, un sac à dos en forme de renard dont les oreilles dépassaient derrière ses épaules. De la poche du sac sortait une planche d'autocollants, des renards encore, et il en manquait un : celui qu'on avait collé de travers sur le plateau de la trottinette.

— Nulle part, ma grande. Tout droit jusqu'à la mer.

La valise passa la marche. La jeune femme dit merci, puis pardon, et redescendit chercher la suivante. Il y en avait trois, plus une housse à vêtements. Elle avait les cheveux tenus par ce qui restait d'un élastique et la tête de quelqu'un qui a fermé des cartons jusqu'à deux heures du matin.

— Même si on le demande ?

Nora baissa les yeux. La petite ne plaisantait pas. Elle posait la question comme on vérifie un horaire, avec le sérieux des gens qui ont l'intention de s'en servir.

— Même si on le demande.

Elle le regretta en le disant. Nora avait deux règles, et elles étaient nées le même jour. À chaque départ, elle regardait le quai jusqu'au bout. Et elle ne promettait jamais rien à un enfant. Elle venait de promettre, sous la verrière du Hall 1, à une passagère d'un mètre dix, qui hocha la tête comme si l'affaire était désormais réglée par écrit.

Ce n'était pas grave. Ce train-là, justement, ne s'arrêtait nulle part.

6 h 58. Dans neuf minutes, elle fermerait les portes. La lumière d'août tombait de la verrière, claire, déjà chaude, et la gare sentait le café et les freins. Nora aida la mère à hisser la deuxième valise, puis la troisième, qui était la pire.

Un homme arrivait du milieu du train, les mains croisées dans le dos, une chemisette beige boutonnée jusqu'au col. Gilbert Rigal, soixante et onze ans, ancien aiguilleur à Villeneuve-Saint-Georges, une sœur à L'Estaque et, tous les samedis d'été, une place dans un train de Nora. Avant chaque départ, il allait regarder les motrices à l'endroit où les deux rames se touchaient, nez contre nez, et il en revenait avec une satisfaction de propriétaire.

— Seize voitures, et huit pour rien, dit-il en passant.

— Vous êtes en neuf, monsieur Rigal ?

— Toujours.

La mère regardait vers l'avant, où le train continuait bien après la jonction, sous des couleurs de bonbon acidulé.

— On ne peut pas monter devant ? Ce serait plus près.

Gilbert se retourna, poli comme un guichet.

— Elle n'est pas de la même maison. Ils ne la prêtent pas.

Il repartit vers la 17. Nora aurait pu ajouter que la rame de tête, celle de l'offre à petits prix, descendait à Marseille pour son propre départ de l'après-midi, sans un billet vendu dessus. La mère cherchait déjà les siens.

⁂

6 h 59. En redescendant vers son poste, Nora ramassa une tétine, l'essuya dans son mouchoir et la rendit à un père qui la remercia trois fois, avec la gratitude d'un homme dont la matinée venait d'être sauvée. Devant la 17, une dame de quatre-vingts ans qui remontait vers la 15 portait en bandoulière un sac d'où sortait la tête d'un bichon coiffé pour un mariage.

— Bonjour, monsieur. Vous avez votre billet ?

— Il s'appelle Biscotte, dit Mme Ortiz. Il voyage sur mes genoux.

— Alors je ne vous demande rien, monsieur Biscotte.

Le chien la considéra avec une méfiance de vieux contrôleur. Nora fit tourner sa clé de service au bout de son cordon rouge, ce qu'elle faisait quand elle était contente et n'avait pas le temps de le dire.

Entre la 17 et la 18, une jeune fille la croisa à contre-courant : sweat gris à capuche malgré l'heure, des écouteurs, une cigarette électronique déjà au bord des lèvres.

— On ne vapote pas sur le quai, mademoiselle.

— Je vais au bout.

Elle ne ralentit pas. Nora la laissa filer vers l'avant : là-bas, il n'y aurait plus que des motrices à enfumer, et les motrices en avaient vu d'autres.

⁂

À 7 h 00, elle était à la porte de la 18, la dernière, côté hall, celle où arrivent toujours ceux qui courent. On y voit le train d'un seul regard, quatre cents mètres de ligne droite qui finissent dans le soleil, et tout ce qui se trompe vous passe devant.

Une famille arriva avec deux poussettes, des jumeaux et une grand-mère ; une poussette refusa de se replier jusqu'à ce que Nora lui parle sur le ton qu'elle avait pris pour le chien. Six jeunes femmes suivirent, en T-shirts roses imprimés TEAM JESS ; toutes voulurent savoir en même temps si Cassis, c'était loin de Marseille.

À 7 h 02, un homme en veste de travail redescendit vers le hall, la tête basse, les mains dans les poches, sans un bagage. Il passa à deux mètres d'elle. Puis la grand-mère demanda où étaient les toilettes.

À 7 h 03, la sonnerie du départ grelotta sous la verrière. Quelque part devant, une femme appelait quelqu'un ; il y en a une à chaque départ. Une capuche grise sauta dans la 11, tout là-bas.

À 7 h 04, un cycliste déboucha du hall au pas de course, un vélo plié sous un bras et son téléphone tendu au bout de l'autre, comme une pièce à conviction.

— J'ai une réservation. Elle était là il y a une minute.

Il lui tira la manche au moment où elle regardait le quai jusqu'au bout, comme à chaque départ, et pendant que, là-bas, à mi-quai, là où le train changeait de couleurs, un gilet orange descendait de la rame de tête avec un seau, le vélo, mal replié, choisit de se déplier tout seul contre son mollet.

Nora se retourna vers le vélo.

— Il se plie en trois, normalement, dit le cycliste.

— Normalement, je pars à l'heure.

Elle le replia en deux gestes, poussa le propriétaire dans le vestibule et coinça la roue avant entre deux valises du rangement.

— Ma réservation…

— On la retrouvera en route. Elle ne peut pas aller bien loin.

À 7 h 05, elle ferma les portes. Elles se fermèrent toutes, sur seize voitures, avec ce soupir d'air qu'elle aimait depuis quinze ans, et elle envoya le ding-ding à Franck. Elle ne l'avait pas vu ce matin. Ils ne se voyaient presque jamais : dix ans de trains ensemble, quatre cents mètres entre eux, et une voix grave qui répondait toujours avant la deuxième sonnerie.

À 7 h 07, le quai glissa. Elle le regarda reculer derrière la vitre, comme toujours, vers le hall, les gens qui agitaient la main pour d'autres, l'horloge du beffroi qui annonçait 7 h 07 à ceux qui restaient.

À 7 h 08, elle décrocha le combiné du vestibule. Elle appuya sur la touche de sa rame ; l'autre n'avait personne à qui parler.

« Mesdames et messieurs, bonjour, et bienvenue dans le direct d'été de 7 h 07. Votre cheffe de bord et sa collègue vont passer vous voir. Le bar ouvre dans un quart d'heure, voiture 14, en haut. Il fait beau à Paris, il fera plus beau en bas. Ce train est direct. Prochain arrêt : Marseille Saint-Charles. Il n'y en aura pas d'autre. »

Le terminal, à sa ceinture, afficha 512 : cinq cent neuf places, toutes vendues, et trois bébés sur les genoux. Elle n'avait aucune raison de recompter.

Elle recompta quand même, dans sa tête, les enfants qu'elle avait vus monter. Les jumeaux, le bébé à la tétine, deux sœurs en robes pareilles, un garçon qui boudait parce qu'il voulait la fenêtre, les trois enfants d'un couple en sandales. Elle arriva à neuf. La petite au renard n'y était pas : elle l'avait laissée sur le quai, à côté de sa trottinette, et la suite s'était passée dans son dos.

Cela ne voulait rien dire. Elle recommença tout de même, depuis les poussettes.

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