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Les Fenêtres allumées

Quarante-sept secondes

Novela en francés · Fragmento

La fenêtre s’alluma au quatrième étage et Maëlle lâcha le bouton.

Sur l’écran de sa console, le curseur continuait d’avancer. Trente-neuf secondes. Quarante. La lumière avait cette couleur de miel sale que donnaient autrefois les ampoules de la cuisine. Toutes les autres fenêtres étaient noires.

— Ça, ce n’est pas à nous, dit-elle.

Le vieux monsieur près du groupe électrogène porta la main à son oreille. Il avait conservé son casque de protection après avoir quitté le chantier. Sous la jugulaire, son écharpe écossaise faisait un nœud énorme.

— Pardon ?

Maëlle lui montra la façade.

— Le quatre-trois. Vous avez quelqu’un là-haut ?

— Personne depuis septembre.

Elle regarda son écran. Quarante-sept.

La fenêtre s’éteignit.

Le vent souleva la bâche posée sur les flight cases. Une canette vide traversa la cour en raclant le bitume, puis se coinça sous la clôture. Maëlle sentit contre sa paume le froid du métal qu’elle avait touché. Elle savait ce qu’elle venait de voir. Elle aurait préféré une panne, un raccordement mal fait, n’importe quel incident assez simple pour exiger une pince et dix minutes de travail.

— Arrêtez la lecture, demanda-t-elle.

— C’est vous qui avez la main.

Elle baissa les yeux sur la console. Bien sûr.

Elle appuya sur arrêt. Toute la résidence des Ajoncs disparut dans le crépuscule de novembre. Derrière les cinq étages, les grues du port gardaient leurs balises rouges. Ce paysage, elle ne l’avait jamais trouvé beau lorsqu’elle y vivait. Il était la vue du bus, le fond de ses devoirs, la raison pour laquelle il fallait essuyer les fenêtres si souvent. À trente-quatre ans, après douze années passées à éclairer des scènes sans horizon, elle lui découvrait une profondeur presque désagréable.

— On reprend au début ? proposa le vieux monsieur.

— Qui a fait ce fichier ?

Il désigna sa caisse de matériel.

— Je vous ai mis les deux versions sur la clé. Celle qu’on a préparée ensemble et celle de votre père. Pour comparer, vous aviez dit.

Lucien. Elle connaissait son prénom depuis toujours et venait pourtant de penser à lui comme à un vieux monsieur. Il était de ceux que le retour rendait étrangers avant de les rendre familiers.

— J’ai demandé les plans de mon père. Pas une conduite lumière.

Lucien ôta enfin son casque. Ses cheveux gris restèrent aplatis sur son crâne.

— C’était dans le même dossier. « Visite décembre ». J’ai cru que vous saviez.

Maëlle débrancha la clé. Le plastique bleu portait une étiquette tachée de café. Elle en lut deux fois le nom au marqueur : AJONCS. Aucun message, aucune date de création visible. Rien qu’un objet ordinaire qu’elle avait maintenant du mal à tenir.

À vingt-deux ans, elle avait appris à sa sœur à programmer quatre projecteurs récupérés au théâtre universitaire. Iris avait voulu éclairer les fenêtres pour une soirée des habitants. Elle s’était entêtée sur une durée absurde : quarante-sept secondes entre deux tableaux. Maëlle lui avait expliqué que cela semblerait interminable.

« Tu n’as qu’à descendre avec les courses et voir si tu fais mieux. »

Quarante-sept secondes, c’était le temps d’Iris dans l’escalier, du quatrième jusqu’à la porte de service. Elle l’avait chronométré avec son téléphone, une main sur la rampe, son sac battant contre sa cuisse. Ensuite, elle avait affirmé que les gens d’en bas pourraient bien attendre que ceux d’en haut les rejoignent.

Maëlle n’avait jamais revu ce programme fonctionner.

— Il faudrait fermer, dit une voix derrière elle.

L’homme venait de la grille. Il avait un gilet de chantier sous une veste ouverte, des chaussures couvertes d’une poussière presque blanche et une lampe frontale qu’il avait remontée sur son bonnet. Il s’arrêta à une distance polie, attendant qu’elle se retourne complètement.

— Jonas Delmas. Responsable du lot de préparation. On s’est écrit.

Ils s’étaient écrit huit fois. À chaque message, il avait ajouté une contrainte : accès, charge au sol, câbles, horaires. Elle avait répondu avec une précision de plus en plus sèche. Il avait le visage moins sévère que ses courriels.

— J’ai besoin de vérifier une fenêtre.

— Ce soir, non.

— Demain ?

— Demain, on regarde ce qui est accessible.

Il ne lui avait pas demandé laquelle. Elle aurait pu lui montrer le quatrième étage, expliquer les quarante-sept secondes et la sensation d’avoir entendu une voix dans une pièce vide. Elle passa la clé dans sa poche.

Lucien s’approcha du groupe électrogène et fit le geste d’attendre.

— Vos fichiers sont sauvés ?

— Oui.

Le moteur s’arrêta. Dans le silence qui suivit, le bâtiment sembla plus proche.

Maëlle rangea méthodiquement ses câbles. C’était la seule chose à faire quand les pensées se mettaient à courir trop vite : donner aux mains une tâche qu’elles connaissaient. Elle enroula le premier câble sur son avant-bras, corrigea aussitôt son geste et reprit en larges boucles. Iris les lui rendait toujours noués. André aussi. Une famille entière incapable de ranger du fil, sauf elle.

Jonas l’aida à soulever la console jusqu’au coffre de sa voiture. Il ne toucha pas aux connecteurs avant qu’elle les ait protégés. Elle nota ce détail malgré elle.

— Vous connaissiez mon père ? demanda-t-elle.

— Un peu. Il passait encore ici avant son hospitalisation.

— Il vous avait parlé de cette installation ?

— Il voulait que les fenêtres ressemblent à des fenêtres. J’ai retenu ça.

Elle rabattit le couvercle de la caisse.

— Et vous avez trouvé ça idiot ?

— J’ai trouvé ça assez clair.

Au-delà du grillage, la rue avait changé de sens. L’ancienne boulangerie vendait des cartouches d’imprimante ; le café était fermé, ses carreaux masqués par du papier. Maëlle avait prévu de dormir deux nuits dans l’appartement d’André, de régler les derniers détails de la manifestation et de rentrer à Nantes. Le chantier devait commencer son curage intérieur après la soirée du 16 novembre. On démonterait ce qui pouvait l’être, puis on abattrait le reste, progressivement. Elle n’avait rien contre. Elle avait même trouvé dans ce calendrier une manière acceptable de dire adieu.

— Neuf heures demain, dit Jonas. À la grille. Prenez des chaussures qui ne craignent rien.

— J’en ai.

— Je m’en doutais.

Il lui tendit un gant qu’elle avait laissé tomber. Son gant à elle, noir, avec un trou près du pouce. Elle le prit trop vite.

Sur le siège passager, son téléphone vibra. Salomé demandait si le test s’était bien passé. Maëlle écrivit « Un problème de fichier », puis effaça. Elle finit par envoyer « Je t’appelle demain ».

Avant de démarrer, elle regarda encore le quatrième étage. La fenêtre du 43 occupait la deuxième travée en partant du bord. Elle s’en souvenait à présent : un rideau à petites fleurs, un pot bleu sur le rebord, parfois un linge qu’on faisait sécher derrière la vitre.

Dans le dossier qu’elle avait lu après la mort d’Iris, cet appartement était donné pour inoccupé.

Elle sortit la clé de sa poche et la posa près du levier de vitesse. Elle n’avait aucune idée de ce que son père avait voulu conserver. Pour la première fois depuis son enterrement, elle regrettait de n’avoir pas ouvert toutes ses boîtes.

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