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La Femme que tu as enterrée

Chapitre 1 — La main gauche

Novela en francés · Fragmento

Thomas reconnut sa femme au moment où elle renonçait à acheter du dentifrice.

Elle avait pris une boîte sur l’étagère, regardé le prix, puis choisi celle du dessous. Avant de la mettre dans son panier, elle l’avait ouverte pour vérifier que le tube était bien à l’intérieur.

Anna faisait toujours ça.

Un été, dans une supérette de Royan, ils avaient acheté une boîte vide. Pendant les onze années suivantes, Thomas s’était moqué d’elle chaque fois qu’elle soulevait la languette d’un emballage.

Il s’arrêta à l’entrée de la pharmacie.

Derrière lui, un homme heurta son épaule.

— Vous entrez ou vous sortez ?

Thomas se poussa sans répondre.

La femme portait un manteau bleu trop léger pour la saison. Ses cheveux étaient courts. Une cicatrice descendait de sa lèvre inférieure jusqu’au menton. Elle tenait un panier de la main droite. De l’autre, elle retenait un petit garçon par la capuche.

— Ceux-là, maman.

L’enfant désignait des bonbons à la fraise.

— Non.

— T’as même pas regardé.

— J’ai très bien regardé.

Thomas posa la main sur le présentoir près de lui.

Ce n’était pas possible.

Il s’était déjà trompé. Dans le métro, devant un cinéma, une fois au volant de sa voiture. Il avait suivi un taxi pendant vingt minutes parce qu’une passagère avait la même façon qu’Anna de remonter ses cheveux. Au feu rouge, la femme s’était retournée. Elle avait au moins soixante ans.

Cette fois, pourtant, il entendait sa voix.

La femme sortit une liste de sa poche. Elle la déplia avec les dents, puisqu’elle n’avait pas lâché l’enfant.

Thomas sentit son téléphone vibrer. Il le laissa sonner.

Sa sœur Claire avait écrit : Tu es dans le train ?

Il aurait dû l’être.

Il allait passer deux jours chez elle, à Rennes. Il avait trop traîné à l’atelier avant de partir. À Montparnasse, il s’était trompé de file devant les portillons, puis avait regardé son train s’éloigner sans lui. Claire avait préparé la chambre d’amis. Chaque année, à cette période, elle trouvait un prétexte pour qu’il ne reste pas seul.

Le 19 octobre, cela avait fait quatre ans.

Thomas avait décidé d’acheter quelque chose contre le mal de tête qui lui serrait les tempes depuis le matin. Il avait encore quarante minutes avant le départ suivant.

La femme releva les yeux vers les panneaux suspendus au plafond.

Il vit son visage en entier.

— Anna.

Elle se tourna immédiatement.

Pas comme on se retourne lorsqu’un inconnu parle derrière vous. Comme on répond à son prénom.

Le flacon qu’elle venait de prendre lui échappa. Il heurta le carrelage et roula jusqu’au pied du garçon.

Thomas fit un pas.

Il avait imaginé ce moment pendant quatre ans. Il en avait honte, mais il l’avait imaginé : une erreur administrative, une confusion dans les dossiers, Anna hospitalisée quelque part sans qu’on sache qui elle était. Il s’était surpris à composer des phrases pour elle. Tu sais ce qui m’a le plus manqué ? Ou simplement : On rentre ?

À présent, il ne trouvait rien à dire.

La femme regarda derrière lui. Puis à sa droite. Elle cherchait quelqu’un.

— Anna, c’est moi.

La gifle le prit par surprise.

Le bruit fit taire le garçon.

— Je vous ai demandé de me laisser tranquille.

Elle avait parlé assez fort pour être entendue de la caisse.

Thomas porta les doigts à sa joue.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— N’approchez pas.

— Regarde-moi.

— Monsieur.

Un vigile venait de se placer entre eux.

Thomas voulut le contourner.

— C’est ma femme.

Il regretta aussitôt ces mots. Il entendit lui-même ce qu’ils avaient d’inquiétant.

La femme ramena l’enfant contre elle.

— Il me suit depuis les quais.

— Non. Non, écoutez…

Le vigile lui prit le bras.

Thomas ne quitta pas Anna des yeux. Il y avait cette cicatrice. Les cheveux. Une maigreur qu’il ne lui connaissait pas. Mais près de son sourcil droit, il retrouvait la petite marque blanche d’une varicelle grattée à huit ans. Il la connaissait mieux que son propre visage.

— Quelqu’un vous attend ? demanda le vigile à la femme.

Elle hésita.

— Oui. Dehors.

Elle posa son panier sur une pile de prospectus et tira le garçon vers la sortie.

L’enfant se retourna pour regarder Thomas. Il avait un lacet défait.

C’était absurde, ce détail. Sa femme morte venait de le frapper, et Thomas regardait le lacet qui traînait sous la chaussure d’un petit garçon. Il craignait qu’il tombe.

— On va rester ici un moment, vous et moi, dit le vigile.

Thomas acquiesça.

Il ne sentait plus sa joue.

Le vigile le relâcha au bout de six minutes. Thomas avait montré sa pièce d’identité. Puis une photographie sur son téléphone : Anna, assise sur le muret de leur jardin, une tasse posée entre les genoux.

L’homme avait regardé l’écran, puis Thomas.

— Ça peut lui ressembler. Mais si cette dame vous dit de la laisser tranquille, vous la laissez tranquille.

Thomas n’avait pas expliqué qu’Anna était morte. Il avait encore besoin qu’on le laisse sortir.

Il la chercha jusqu’au parvis, remonta vers les commerces, revint sur ses pas. Rien. Il appela Claire.

— Tu as raté ton train ? demanda sa sœur.

Il ouvrit la bouche.

— Thomas ?

Il pensa à ce qui arriverait s’il lui disait. Elle quitterait la table. Elle demanderait à son mari de prendre les enfants. Ensuite, elle lui parlerait avec cette douceur prudente qu’il avait mis des mois à ne plus entendre dans sa voix.

— Oui. Je prendrai le suivant.

— Tu as mangé ?

— Je te rappelle.

Il glissa son téléphone dans sa poche. Ses doigts rencontrèrent un objet métallique.

Une petite clé, attachée à un rectangle de plastique jaune. Un numéro était gravé dessus : 214. Sur une étiquette collée au revers figuraient le mot BAGAGES et une adresse, rue de l’Arrivée.

Il revit la gifle. Anna avançant vers lui. Sa main droite contre son visage. L’autre, un instant, appuyée sur sa veste.

Thomas traversa le parvis.

La boutique indiquée était étroite, éclairée par des néons. Un homme suivait un match sur sa tablette derrière le comptoir. Il prit la clé, consulta un cahier et désigna une porte.

— Au fond, à gauche. Les petits sont en bas.

Le casier 214 était presque au ras du sol. Thomas s’accroupit et l’ouvrit.

À l’intérieur, un téléphone reposait sur une enveloppe kraft.

Il prit d’abord l’enveloppe. Des billets de cinquante euros, serrés par un élastique. Sur la première liasse, quelqu’un avait écrit au crayon : 8 000.

Une photographie était glissée dessous.

Thomas la retourna.

Il était debout dans sa cuisine. Pieds nus, devant la cafetière. Il portait la chemise qu’il avait encore sur lui.

Sur la table, on voyait une assiette, un couteau et la moitié d’une poire. Son petit déjeuner de ce matin.

La photographie avait été prise depuis le jardin.

Le téléphone sonna dans sa main.

Il décrocha.

— Vous l’avez reconnue ?

Une voix d’homme. Calme. Aucun bruit autour.

Thomas se releva trop vite et se cogna au casier supérieur.

— Qui êtes-vous ?

— Est-ce qu’elle vous a parlé ?

— Où est ma femme ?

— Répondez.

Il regarda vers le comptoir. Le marchand leva un pouce en direction de sa tablette. Un but venait d’être marqué.

— Elle a dit que je la suivais.

L’homme expira lentement.

— Elle va revenir vers vous. Elle vous expliquera ce qu’elle pourra. Vous aurez envie de la croire.

Thomas serra la photographie.

— J’ai enterré ma femme.

— Je sais.

Ces deux mots le firent taire.

— Quand elle vous demandera de la ramener chez vous, regardez sa main gauche.

— Pourquoi ?

— Ne lui dites pas que je vous ai appelé.

La communication s’interrompit.

Thomas rappela aussitôt. Numéro indisponible.

Il fourra l’argent, la photographie et le téléphone dans sa sacoche, puis rendit la clé. Le marchand détacha une languette de papier et lui souhaita une bonne soirée.

Anna l’attendait dehors, près du passage piéton.

Seule.

Son manteau était ouvert. Elle respirait vite. Cette fois, lorsqu’elle le vit, elle ne détourna pas les yeux.

— Thomas.

Elle tendit la main, puis la retira.

— Je suis désolée pour tout à l’heure.

Il regarda derrière elle.

— Où est le petit ?

Ses lèvres tremblèrent.

— Il l’a emmené.

— Qui ?

Elle secoua la tête.

— Il faut qu’on parte.

— Anna…

Au son de son prénom, elle ferma les yeux.

Il aurait pu la prendre dans ses bras. Elle était assez près. Pendant quatre ans, il avait voulu cette seule chose, et maintenant il gardait les mains le long du corps.

— Ramène-moi à la maison, dit-elle.

Thomas baissa les yeux vers sa main gauche.

Elle portait une alliance. La sienne, à lui.

Il en reconnut l’encoche, faite le jour où il avait voulu réparer leur portail.

Le matin même, avant de partir, il l’avait laissée dans une coupelle à côté de la cafetière.

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