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Seize heures à Sarlat

Chapitre 1 La chambre 4

Roman auf Französisch · Leseprobe

Sarlat, samedi 13 juin 2026, 7 h 02

Le café avait passé à six heures cinquante, dans une cafetière à piston que Jeanne avait apportée de Bordeaux roulée dans un tee-shirt, au fond de sa valise. Elle ne confiait pas le premier café d’un jour de mariage au hasard d’une maison d’hôtes. Elle avait rempli deux tasses, enfilé sa combinaison noire de plateau, celle aux neuf poches, et glissé dans la poche de poitrine la feuille de route de la journée, pliée en quatre.

À sept heures deux, elle frappa à la porte de la chambre 4.

Rien. Elle frappa encore, trois coups secs, ceux qu’elle donnait aux portes des loges quand un comédien n’entendait pas l’appel.

— Mathieu. J’ai du café et j’ai un planning. Les deux refroidissent.

Sous ses phalanges, la porte bougea. Elle n’était pas fermée à clé. Elle n’était même pas fermée. Jeanne la poussa du coude, une tasse dans chaque main.

L’armoire était ouverte. Le costume gris clair pendait à la tringle dans sa housse noire, la fermeture remontée jusqu’au cintre. En dessous, les chaussures marron attendaient, alignées talon contre talon, les lacets rentrés à l’intérieur. Et le lit était fait. Pas fait comme on le fait en partant, la couette jetée par-dessus : fait. Le drap tendu, l’oreiller aplati d’un plat de main, le couvre-lit replié en trois au pied.

En vingt-deux ans, dont sept sans se parler, Jeanne n’avait jamais vu Mathieu Delmas faire un lit.

Elle posa les tasses sur la commode, à côté de la clé. La salle de bains était ouverte, la lumière éteinte. La brosse à dents se tenait droite dans son verre ; Jeanne passa le pouce sur les poils. Secs. Sur la table de nuit, ni chargeur, ni portefeuille, ni la petite monnaie qu’il vidait de ses poches tous les soirs depuis le lycée et qu’il oubliait tous les matins.

— Mathieu ?

Elle avait dit son nom pour l’entendre tomber dans la pièce.

Elle sortit son téléphone. Quarante et un pour cent. La veille, pour la première fois de sa vie d’adulte, elle l’avait posé sur la table de chevet sans le brancher, et elle n’avait pas encore décidé si elle devait s’en inquiéter. Sous la batterie, une ligne grise : un message vocal, 6 h 12, neuf secondes. Mathieu.

À six heures douze, elle dormait. Pour une fois, elle avait dormi comme tout le monde, le téléphone en silencieux, sans rêver de décors qui coincent.

Elle appuya sur la ligne grise.

6 h 12, message vocal, 9 secondes : « Ne dis rien à Claire. Je serai là à seize heures. Si je ne viens pas, c’est que j’avais raison. »

La voix était calme. Trop nette pour six heures du matin : la voix de quelqu’un qui a dit la phrase dans sa tête avant d’appuyer sur le bouton. Derrière, il y avait un grésillement continu, un souffle qui ne s’interrompait pas entre les mots. Une mauvaise liaison, pensa-t-elle. Il avait appelé d’un coin où le réseau peinait.

Elle réécouta, le téléphone collé à l’oreille, l’autre main à plat sur la commode. Neuf secondes. Rien de plus que la première fois, sauf qu’elle savait maintenant où tombait chaque mot. « Ne dis rien à Claire » arrivait vite, sur le ton d’une consigne. « Si je ne viens pas » venait après un temps, un vrai, de ceux qu’on prend avant de sauter.

Raison de quoi ?

Elle l’appela. Pas de sonnerie : directement le répondeur, la voix enregistrée des jours ordinaires, joyeuse, un peu essoufflée. « Vous êtes bien chez Delmas Déménagements. Si c’est pour un carton, laissez un message. Si c’est pour un piano, priez. » Elle raccrocha avant le bip, rappela, entendit le piano une deuxième fois, raccrocha encore.

Par la fenêtre, on voyait la cour, le figuier, les tables rondes que Viviane, la propriétaire, couvrait de nappes pour le petit déjeuner. Jeanne descendit l’escalier de pierre en comptant les marches, ce qu’elle faisait chaque fois qu’elle refusait de courir.

Viviane la vit arriver et posa sa pile de serviettes sur une chaise.

— Vous cherchez votre marié.

— Ce n’est pas mon marié.

— Il est parti à six heures moins dix. Je rentrais avec le pain. Il était dans la ruelle, en jean, son sac sur l’épaule. Pas de costume, ça, je l’aurais remarqué. Je lui ai demandé s’il allait courir. Il m’a montré ses clés et il m’a dit : « Je vais promener le camion. »

— Il avait l’air comment ?

Viviane réfléchit, une main sur le dossier de la chaise.

— Poli. Très poli. Il m’a souhaité une bonne journée, et il a ajouté « surtout à vous ». Je me suis demandé pourquoi surtout à moi.

— Il dit ça à tout le monde, répondit Jeanne.

Elle n’en savait rien. Elle remonta.

Le camion. Le fourgon blanc de douze mètres cubes, avec « Delmas Déménagements » sur les flancs et le carton qui marche sur deux jambes, dessiné par Mathieu lui-même un soir d’optimisme. La veille, au dîner, il avait énuméré son chargement en comptant sur ses doigts : douze caisses de vin pour le vin d’honneur, deux rouleaux de guirlandes lumineuses, une arche en bois démontée « que personne ne saura remonter, sauf moi ». Il devait tout décharger dans la matinée chez les parents de Claire. Le vin d’honneur roulait à cette heure-ci quelque part dans le Périgord, avec le marié au volant.

Dans la chambre 4, elle s’arrêta devant l’armoire. Sa main droite alla d’elle-même à la poche de poitrine et trouva, sous la toile, le petit cube de l’écrin bleu. Mathieu le lui avait remis la veille au dessert, en le faisant glisser entre les verres : « Tu les gardes. Moi, je perds tout. » Les alliances étaient là, contre elle. Il pouvait bien aller où il voulait. Sans elles, il ne pouvait pas se marier.

C’était une pensée idiote. Elle la garda quand même.

Elle s’assit au bord du lit fait, sans le défaire, et se rendit compte qu’il avait été trop gai.

Le dîner des proches avait commencé dans la gêne. Karim l’avait serrée trop fort et trop longtemps, en racontant une blague avant même de dire bonjour. Sophie avait sorti son téléphone pour montrer ses trois enfants, dans l’ordre, avec les âges. Jeanne avait souri à tout et n’avait pas su quoi faire de ses mains. Elle n’avait pas revu les deux autres depuis des années ; dans le train, elle avait commencé à compter combien, et s’était arrêtée avant la fin. Ils s’étaient connus à quinze ans et se retrouvaient à trente-huit, avec entre les deux des métiers, des mariages, des enfants, et le silence que Jeanne avait mis elle-même entre Mathieu et elle.

Mathieu avait tout porté, la soirée comme le reste. Il avait servi le vin, relancé les vieilles histoires, fait rire une tante de Claire qui ne riait jamais. Vers onze heures moins le quart, il avait regardé son téléphone sous la table. Il était resté immobile le temps de lire, plus longtemps qu’il ne faut pour lire, puis il avait relevé la tête et ri plus fort que la blague ne le méritait.

— Vous vous rappelez la plage de Fernand ? avait-il demandé, à personne et à tout le monde.

Karim avait répondu qu’il se rappelait surtout le canoë vert qui prenait l’eau. Sophie avait levé les yeux au ciel. On était passé à autre chose. Jeanne aussi.

Depuis mars, ses messages tenaient en une ligne. Elle avait mis ça sur le compte des préparatifs.

Elle regarda l’heure. Sept heures neuf. Elle se donna trois minutes.

Au théâtre, quand un décor refusait de descendre ou qu’un comédien manquait son entrée, personne ne demandait au public de patienter pendant qu’on cherchait à comprendre. On décidait d’abord. On comprenait après, au bar, avec les techniciens. Depuis seize ans, Jeanne décidait en trois minutes de ce que six cents personnes ne verraient pas.

Un : réveiller les deux autres. Karim et Sophie dormaient dans les chambres 5 et 3, au bout du couloir. Deux : ne rien dire à personne. C’était la consigne, et Jeanne avait la mauvaise habitude de tenir même les promesses qu’on ne lui avait pas demandées. Trois : partir habillés pour la mairie, pour ne pas avoir à revenir se changer si la matinée tournait mal.

Elle ouvrit la housse de quelques centimètres, juste pour voir. La veste, la chemise blanche sur le même cintre, la cravate bleu nuit roulée dans la poche intérieure. Elle referma, décrocha le cintre, prit les chaussures par les talons, entre deux doigts. Le costume se balança contre sa jambe, plus lourd qu’elle ne l’aurait cru.

Elle le posa sur le lit, les chaussures à côté, et déplia la feuille de route sur la commode, entre les deux tasses qui ne fumaient plus.

7 h — café avec M.

11 h — photos (Léo)

15 h 30 — départ à pied

16 h — MAIRIE

— On est dans les temps, dit-elle à la chambre vide.

Elle prit le stylo dans sa poche de cuisse, raya la première ligne d’un trait net et écrivit à côté, en lettres d’imprimerie : « 7 h 10 — le retrouver ».

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